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Le New York de Woody Allen

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Retour sur l’oeuvre de Woody Allen, dans laquelle la ville de New York tient une place centrale.

Comme les grands réalisateurs, Federico Fellini pour Rome et Pedro Almodovar pour Madrid, qui ont situé l’action de nombre de leurs films dans leur ville de référence, Woody Allen a contribué de son côté à donner encore plus de lustre à la ville de New York. Il ne s’en est jamais caché d’ailleurs. New York l’obsède, le hante lui qui avoue détester la campagne et les piqûres de moustiques. On ne saura pas cependant si, comme Fellini le faisait dire à Gore Vidal dans Fellini Roma, New York est aussi pour lui une bien belle ville pour y attendre la fin du monde, mais elle semble occuper la première place dans l’imaginaire allénien, bien plus encore que Londres, Paris, Barcelone ou Venise, autant de villes qu’il a aussi filmées.

On se souvient de ce magnifique plan de Manhattan justement qui, dans son beau noir et blanc nocturne, a constitué une des affiches du film. Un couple en silhouette assis sur un banc public juste devant le Brooklyn Bridge regarde au loin comme s’il contemplait la ville offerte à leur regard. Le plan très large accompagné de la musique de George Gershwin offre une mise en scène sublime sur l’immensité d’une ville qu’on qualifierait maintenant de ville-monde s’opposant sans cesse à la petitesse de ces personnages ravagés par leurs névroses et leur inadaptation au monde. C’est sans doute pour cette raison que Woody Allen a filmé Manhattan en noir et blanc, contrairement à Annie Hall qui était en couleurs. « Pour lui, dit la voix-off du film, peu importait la saison. C’était une ville qui existait toujours en noir et blanc. » Certainement parce que le noir et blanc dans l’esprit de Woody Allen, c’est sans doute romantique au sens large du terme, artistique et proche du cinéma hollywoodien des années 40 qu’il chérit tant. La comparaison avec Fellini ne s’arrête pas là en effet. Si Fellini n’hésitait pas à comparer Rome à une mère qui protège tous ses enfants, Woody Allen ne dit pas autre chose lorsqu’il affirme à la fin de la première séquence de Manhattan le lien affectif et fort qui le lie de son côté à New York : « New York était sa ville et elle le resterait à jamais ». New York est fantasmée comme une mère par le réalisateur, à la fois nourrissante et protectrice, mais aussi dévorante et destructrice. C’est d’ailleurs dans cette ville qu’il a choisi de planter le décor de son sketch Le complot d’Œdipe du film collectif New York Stories, dans lequel il excelle à se montrer persécuté par le visage de sa mère disparue lors d’un spectacle de magie mais dont le visage continue de lui donner des conseils et des ordres incrusté dans le ciel de New York.

Sur environ cinquante-cinq longs métrages réalisés à ce jour par le célèbre cinéaste new-yorkais, plus de la moitié est tournée ou se passe à New York. Les énumérer tous serait sans doute assez fastidieux, mais on peut déjà en proposer quelques-uns pour envisager ce qu’ils apportent à l’image de New York et ce qu’ils veulent dire de cette passion amoureuse qui le lie à sa ville natale, puisqu’il est né à New York au milieu des années 30 dans le quartier du Bronx, puis élevé dans celui de Brooklyn. D’une famille juive d’origine russo-allemande, émigrée à la fin du XIXe siècle à Big Apple, on peut dire de Woody Allen qu’il est un enfant de la Grosse Pomme et qu’il n’en démérite pas. Devenu le New-Yorkais le plus célèbre du monde, il a contribué largement à faire de sa ville non seulement un décor de cinéma, mais le lieu emblématique des intellectuels de la côte Est et la cité la plus belle des États-Unis d’Amérique. Déjà en 1972, dans Tombe les filles et tais-toi, le seul film qu’il n’ait pas réalisé mais dans lequel il interprète le rôle d’Allan Felix, jeune divorcé, il déambule dans la ville, obsédé par la présence du fantôme d’Humphrey Bogart qui le conseille. Ce film réalisé par Herbert Ross contient cependant en substance tous les ingrédients qui feront de Woody Allen un auteur à la fois comique, dramatique et follement sensible. Quelques années plus tard, en 1977, il réalise un de ses plus grands succès qui fera connaître au monde entier Diane Keaton. En effet, dans Annie Hall, la magie et la mélancolie de New York occupent une place primordiale pour illustrer la vie amoureuse d’lvy Singer (interprété par Woody Allen), incurable névrosé, obsédé par la précarité de l’univers, mais également par Kafka, le sexe, la mort et Le Chagrin et la Pitié. Un jour, alors qu’il fait la queue avec Annie Hall pour revoir encore une fois ce film dans un petit cinéma de New York, un pédant pérore et dit du mal de son autre idole, Federico Fellini. Il était prévu que Fellini surgisse alors et que Woody confonde le malotru. Malheureusement, le Maestro n’a pas voulu faire le voyage jusqu’à New York et Woody Allen a dû se rabattre sur Marshall McLuhan qui fait une petite apparition.

 

La plupart des films suivants, et jusqu’à Celebrity en 1998, seront tournés à New York et on en viendrait presque à se demander si, à l’instar de Fellini qui tournait tous ses films en studio depuis La Dolce Vita, Woody Allen ne sort pas de New York un peu aussi par paresse ou par facilité. Ce n’est sans doute que sous l’influence de sa dernière épouse, Soon-Yi Previn, qu’il acceptera peut-être de vaincre ses névroses et de traverser l’Atlantique depuis les années 2000 et suivantes pour filmer à Londres, Paris, Barcelone et Venise. Que ce soit pour Intérieurs (1978), Stardust Memories (1980) ou encore Broadway Danny Rose (1984) et Hanna et ses sœurs (1986), New York n’occupe pas la place centrale du scénario comme dans Manhattan, mais on peut l’entrevoir souvent, notamment Central Park, même si le réalisateur de Stardust Memories, à l’image de Guido de Huit et demi, a quitté alors la grande ville pour recevoir un prix dans une petite station balnéaire non loin de son phare, New York. Et même ici, comme dans le film de Fellini, les critiques new-yorkais vont le persécuter.

Dans Crimes et délits, un plan nous permet de découvrir Lester dans Central Park avec les célèbres gratte-ciels en arrière plan, image archi-récurrente, affirmer à la caméra qu’il adore New York. Ce plan est suivi d’un léger zoom arrière qui nous permet de voir Woody Allen en train de le (de se) filmer,  dans cette confession sur New York ressemblant bien sûr à  un non-aveu puisque tout le monde  connaît  l’amour  de Woody pour la ville de la côte Est. Dans Maris et femmes, Judy reproche d’ailleurs à Gabe (Woody Allen encore) : « Tu ne survivrais pas plus de quarante-huit heures hors de l’île de Manhattan ». Suit une évocation d’une nuit d’hiver dans Central Park, encore une. Mais cette évocation est plus que nostalgique puisqu’elle ne pourra pas raviver leur relation qui est  définitivement terminée, selon les termes mêmes de Judy (interprétée par Mia Farrow). L’île de Manhattan, on l’a dit et redit, est donc le lieu idéal de la rêverie allénienne, une sorte d’éden en quelque sorte, ou de refuge. Elle représente un décor vivant pour son cinéma et une page musicale aussi comme l’illustre bien la musique de Gershwin dans Manhattan. La ville semble être faite à l’image même de la musique de jazz, puisque Woody Allen qui y vit est aussi un musicien ne quittant jamais sa « carotte » (la clarinette, en argot de musicien). « Le réalisateur, peut-on lire sous la plume d’André Chalois, ne rate pas un lundi pour aller jouer de la clarinette dans son club fétiche, le Michael’s Pub de la 55e Rue, comme si de rien n’était (il est vrai que notre homme a toujours affirmé qu’entre une invitation aux Academy Awards et un concert au Michael’s Pub, il n’y aurait jamais photo !) »[1]. Comme toujours, sa vie réelle et sa vie imaginaire se confondent, faisant de New York un lieu romantique et musical de référence.

 

 

Les années 80 signent le retour un peu mélancolique au New York de son enfance, quittant un peu l’île de Manhattan, mais pour y revenir plus tard. Ainsi, en 1985, avec La rose pourpre du Caire, chef d’œuvre de la grande époque des films dédiés à sa nouvelle égérie, Mia Farrow, il nous raconte une histoire de cinéma devenue légendaire. Le Kent Theater où elle se rend pour s’abandonner à l’amour des films et oublier son triste quotidien, est situé avenue Coney Island, en plein dans le Brooklyn de sa jeunesse. Peu de temps après, en 1987, Radio Days qu’on a qualifié comme étant son Amarcord, et sans doute son film le plus sincère, le plus émouvant et le plus autobiographique, revient aussi sur son enfance et ses rêves de musique, de cinéma et de balades dans le Manhattan des années 40, par exemple la découverte par Woody enfant du célèbre Radio City Music Hall. En hommage à la radio transmise alors par la TSF que sa famille écoute religieusement, la musique berça l’enfance de Woody Allen et est devenue un médium de la joie de vivre, mais aussi un corollaire obligé de la nostalgie et de la frustration. « II y a ceux qui boivent du champagne dans les boîtes de nuit et ceux qui les écoutent boire et chanter à la radio », dit, un peu amère, la mère du narrateur dans Radio Days.

Ensuite, vient une petite série de films dits psychologiques et dramatiques, tous situés à New York et qui mettent en scène une ville rendue austère et triste parfois par la névrose des personnages. C’est le cas d’Une autre femme (1988), de Crimes et délits (1989), d’Alice (1989) et de Maris et femmes (1992). Cette période assez noire et tragique de sa filmographie, sauf Alice sauvée un peu par la magie et quelques situations comiques, ne montre pas New York sous son meilleur jour. Il faudra attendre le retour à la comédie pure pour retrouver un New York nettement mieux éclairé et valorisé, par le directeur de la photographie Carlo di Palma, et plus enjoué à travers les films suivants, à savoir le délirant Meurtre mystérieux à Manhattan (1993), le sublime Coups de feu sur Broadway (1994) et surtout le virevoltant Tout le monde dit I love you (1996) puis, plus tard, Escrocs mais pas trop (2000), Anything Else (2003) et Melinda et Melinda (2004). Tous ces films, qui sont devenus très célèbres ou vite oubliés, se situent à New York bien sûr jusqu’au moment où les critiques n’oublieront pas de souligner que Woody Allen va chercher son inspiration ailleurs et avec une jeune actrice dont il tombe sous le charme, Scarlett Johansson. Ainsi les films surprise, Match Point (2005) et Scoop (2006), seront tournés avec elle à Londres ; Vicky Cristina Barcelona (2008) à Barcelone, Minuit à Paris (2011) à… Paris, To Rome with love (2013) à… Rome et enfin Magic in the Moonlight (2014) sur la Côte d’Azur comme si Woody Allen s’était un peu lassé de Big Apple et cherchait une autre inspiration. Entre temps, il y était toutefois retourné notamment pour Whatever Works en 2009, mais sans grand succès public.

 

Il faudra attendre ce qu’on pourrait appeler l’apogée de sa carrière pour retrouver New York dans toute sa splendeur, magnifié par la photo et la lumière de Vittorio Storaro, d’une part avec son retour vers le quartier de son enfance, avec ce film mélancolique à la manière d’un Tennesse Williams, Wonder Wheel (2017), drame à l’ombre de la grande roue de Coney Island ; et enfin Un jour de pluie à New York (2019) qui mêle enquête, amour, humour et mélancolie à la manière des films antérieurs de sa grande époque dans un New York pluvieux que découvre un jeune couple d’étudiants émouvants, interprétés par Thimotée Chalamet et Elle Fanning. Et pourtant, peu après, Woody Allen réalisera en 2020 Rifkin’s Festival, film qui n’est pas encore sorti pour cause de pandémie mondiale, et qui raconte l’histoire d’un couple new-yorkais tombé sous le charme de… l’Espagne.

Éminemment New-Yorkais, on peut dire que Woody Allen a été fidèle toute sa carrière à sa ville, qui fut le ferment de son inspiration puisque le pendant de la côte Ouest, Hollywood, lui apparaît comme un repoussoir ainsi qu’on a pu s’en apercevoir avec Annie Hall (1977) mais aussi Hollywood Ending (2002). New York, et plus exactement l’île de Manhattan, sont sa source d’inspiration continue avec des allers et retours vers l’Europe qui est quand même bien plus prestigieuse et inspiratrice à ses yeux que le Middle West ou la Floride où il ne mit jamais, sauf erreur, sa caméra. Mais bien sûr le New York de Woody Allen est un fantasme, un pur rêve, une manière de transformer la réalité ainsi que le font tous les artistes. Sa ville n’a rien à voir avec la manière dont la montrent, par exemple, Martin Scorsese, Noah Baumbarch ou Andy Warhol. Et c’est là bien sûr que réside la force de l’art, et notamment cinématographique, qui nous permet d’échapper au quotidien et au matérialisme ambiants. « Pour être intimement liée au regard du cinéaste, la cité n’en est pas moins entourée de son aura mythique. Vivre au quotidien dans une ville chargée d’imaginaire, écrit Patrice Lajus, ne lui ôte nullement sa magie. »[2] New York étincelle, malgré pollution, klaxons, criminalité supposés comme dans toute mégapole, mais la caméra de Woody Allen – et c’est là toute la force de son talent – a contribué à la doter d’une force cinématographique intense qui la détache de la sinistre réalité.

[1] Encore, n° 4, mars 1997.

[2] Patrice Lajus, in Woody dans tous ses états. Jean-Max Méjean (dir.). L’Harmattan, coll. Audiovisuel et Communication. Paris, 2005, p. 148.

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