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Le Monde perdu

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Documentariste précurseur, Vittorio de Seta mérite enfin d’ être réhabilité comme un défricheur incomparable d’images, embarqué dans une odyssée prométhéenne. De ce point de vue, le monde perdu est un témoignage ethnographique unique et édifiant de la cartographie de l’Italie du Sud insulaire et arriérée, réticente au boom économique. Distribué par Carlotta.

Le soleil descendait, les choses s’ imprégnaient de la magie du crépuscule.Le Christ s’est arrêté à Eboli de Carlo Levi

Des gestes ancestraux sublimés entre le premier feu de l’aurore et les couleurs vespérales

D’emblée, ce qui captive et force l’intérêt dans cette suite mouvementée de tableaux vivants filmés entre
1954 et 1959, est le lyrisme des images agencées selon une mise en scène chorégraphiée sur le vif. Le labeur paysan dépeint auquel rien ne fait diversion est éminemment documentaire mais son filmage à la caméra à l’épaule en fait une symphonie et une pure fiction au sens d’une construction extrême de la réalité qui la rend irréelle tant elle est sublimée. Vittorio de Seta investit un espace hostile qu’il arpente. Il se lie à une population fruste pour mieux magnifier les gestes ancestraux d’une Italie du Sud montrée sous des couleurs vespérales dans un technicolor de toute beauté qui exalte, par des contre-jours somptueusement embrasés, les premiers feux de l’aurore.

Rien à priori ne prédestinait De Seta à devenir le cinéaste documentariste de très haute volée qu’il fut. Issu d’une famille aristocratique de Palerme, il se destine à l’architecture et bifurque vers le cinéma documentaire tout en cultivant un regard aiguisé de peintre amoureux de la composition. Il éprouve une réelle empathie envers la paysannerie sicilienne dépositaire de traditions culturelles millénaires. De Seta est un ethnographe dans l’âme qui aime à se frotter aux populations rurales. Dès lors, le cinématographe est le médium tout désigné pour immortaliser, dans une manière de baptême de feu, les rites les plus archaïques tout empreints de cette poésie immémoriale que sait admirablement capter le cinéaste improvisé. A la manière d’un Robert Flaherty et d’un Jean Rouch et dans la continuité d’ un Antonioni filmant la vie des bateliers et des mariniers dans Les gens du Pô (1947), le regard éclairé de peintre de Vittorio de Seta fait surgir de nulle part des techniques de travail ancestral avec une acuité perceptible.

 


Une paysannerie de la terre et de la mer

Dans la désolation reculée des collines arides de Sicile, de Calabre ou de Sardaigne, De Seta capte à bout de bras la fraternité passive, la souffrance en commun, la patience résignée, solidaire et séculaire de cette paysannerie de la terre comme de la mer. Un sentiment profond de confraternité unit les paysans aux pêcheurs. Nulle conscience individuelle : tout est lié à un tout indissoluble par des influences réciproques. L’homme fruste ne se distingue pas de son soleil, de son bétail ou du produit de sa pêche.. Seule règne la sombre passivité d’une nature ingrate et douloureuse. Les visages durs comme la pierre granitique et calcaire du sol sont murés dans une destinée commune et une commune acceptation. Dans le court-métrage Bergers à Orgosolo (1955), le cinéaste pose les jalons et les prémices de son premier long métrage de fiction Bandits à Orgosolo au sein de cette communauté pastorale sarde qui se confond à l’âpreté mythologique des paysages.

 


Clameurs, chants traditionnels et gestes fascinants

1954 marque la fin du son optique et l’avènement du son magnétique tandis que le technicolor et le cinémascope deviennent des standards incontournables. De Seta enregistre les clameurs des paysans et des pêcheurs et leurs chants décousus qui scandent leurs gestes fascinants et les exhortent aux tâches les plus soutenues. Ses courts-métrages sont montés à partir du son enregistré, ultime vestige d’une transmission séculaire. Il recadre la même
séquence sous différents angles pour forcer l’attention du spectateur de sorte qu’il appréhende une série d’événements depuis des perspectives multiples. Le montage est la clé de son travail. Le cinéaste fait tout tout seul: filmage, montage et production.

De Seta se révèle être un remarquable passeur d’images en ce qu’il réussit à transmettre dans une temporalité présente et selon un point de vue omniscient des pans de passé et les valeurs qu’ils sous tendent. Il restitue d’une façon qui n’a jamais été aussi tangible l’atmosphère des mines de soufre et ses mineurs attelés à un forage quotidien harassant aux aguets du moindre coup de grisou, l’attente mesurée et le passage à l’action lors de la pêche au thon sur un chalutier pris dans une tourmente haletante dans le détroit de Messine, le collectif des fêtes religieuses de villages de Sicile perdus pour la civilisation qui renoue avec un passé millénaire, la récolte ruisselante du blé dans une pluie d’abondance qui rappelle à s’y méprendre les scènes champêtres du peintre réaliste Millet et du peintre naturaliste Lhermitte.

De Seta filme la noblesse farouche des paysans du Mezzogiorno : l’Italie méridionale, la Sicile, la Calabre, la Sardaigne et les îles éoliennes. Les femmes font le pain, s’occupent de leur progéniture et préparent le repas de leurs hommes, fourbus, rentrés d’une journée de pêche ou d’une transhumance des troupeaux de brebis pour ce qui est des bergers sardes.

In fine, le monde perdu que dépeint de l’aube au crépuscule Vittorio de Seta l’est pour la civilisation dans l’archaïsme qu’il révèle des gestes de travail séculaires disparus dans la nuit des temps.

Titre original : il mondo perduto

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