Le Mépris, 60e anniversaire (Blu-ray UHD 4K + Blu-ray) Studio Canal.

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Une odyssée cinématographique.

L’écrivain-scénariste Paul Javal et son épouse Camille se rendent en Italie lorsque le producteur américain Jeremy Prokosch propose à Paul de travailler à une adaptation de l’Odyssée, réalisée par Fritz Lang à Cinecittà. Le couple se rend alors sur les lieux du tournage,  rencontre le cinéaste, la traductrice Francesca, et Prokosch qui séduit Camille. La conduite débonnaire, voire lâche, de Paul envers le producteur conduira le couple à sa perte.

Comment appréhender et restituer notre point de vue et nos émotions de spectateur et de cinéphile par rapport à une œuvre devenue culte, et déjà commentée maintes fois, notamment par Alain Bergala ou Antoine de Baecque dans de somptueux  ouvrages ? Dans leur sillage, nous nous contenterons d’évoquer des souvenirs, des sensations, des impressions, confirmés par un retour récent vers ce long-métrage, grâce à l’exquise et nouvelle édition en bluray de ce manifeste esthétique signé Godard via Carlotta et StudioCanal.

Premières images, premiers souvenirs : Bardot nue, allongée sur un lit en compagnie de Piccoli en chapeau, déclamant un blason, sous les couleurs changeantes du technicolor selon Godard. Clément Marot revu par la caméra d’un moderne. BB, à nos yeux, représentait les 30 glorieuses d’un cinéma parfois traditionnel, même si LE Film tourné par Roger Vadim en fit l’icône d’une vague balbutiante.  Son personnage dans Le Mépris reflétait son acting, voire sa persona : une blonde chipie, avec une moue typique, mais laissant apparaître une sensibilité, voire une souffrance dissimulée et assumée par une diction au rythme saccadé, sur un même ton monocorde. Mais, dans ce long-métrage, BB était comme transcendée par le filmage et le montage (voire le montage cut avec les images mentales de Camille concernant des faits passés, présents, ou à venir), les changements de tenue et de chevelure (la perruque brune symbolisant le changement de comportement vis-à-vis de Paul). Nous étions loin de Babette s’en va-t-en guerre !

Nouveaux visionnages, nouvelles visions.

En premier lieu, la rupture annoncée d’un couple, à la manière de Rossellini, Antonioni, mêlés à Mankiewicz. Sans oublier l’Odyssée. Les affiches de Voyage en Italie, les dialogues en plusieurs langues, une intrigue digne de La Comtesse aux pieds nus, le couple Paul/Camille, qui constitue le pendant moderne du couple mythologique Ulysse-Pénélope (semblables aux figures antonioniennes de la fameuse « incommunicabilité »), les ruines et la villa isolée de Capri forment un nouvel artéfact, une réécriture des références assumées par Godard, tout comme le travail d’adaptation du roman de Moravia qualifié par Godard de : « vulgaire et joli roman de gare, plein de sentiments classiques et désuets, en dépit de la modernité des situations. Mais c’est avec ce genre de romans que l’on tourne souvent de beaux films. »

 

Classique et moderne, et non classique contre moderne. Cette dualité se retrouve dans de nombreux aspects du Mépris. 

Figure centrale du film, déifié par Godard par des travellings circulaires, Lang incarne un Dieu en fin d’exercice. Il faut le voir ainsi déambuler dans les décors désertés de Cinecittà, pour mesurer l’aspect élégiaque qu’il représente.  Godard, auparavant critique, a loué le classicisme hollywoodien, mais n’ignore pas qu’une page vient de se tourner. Le voici tout de même partagé entre l’admiration qu’il porte à Lang (il joue le rôle de son assistant ici) et son souhait de bâtir un cinéma à l’aune de son époque. Deux conceptions du cinéma se manifestent et coexistent également par une mise en abyme d’un film dans le film : une adaptation de L’Odyssée par un cinéaste allemand « hollywoodien » en fin de carrière, un cinéaste face à un producteur aux intentions basiques voire vulgaires qu’interprète brillamment Jack Palance.

Personnage sympathique au premier abord, Javal va vendre son âme à Prokosch, alors qu’il vénère Lang. Deux visions opposées de l’épopée d’Homère se confronteront ensuite : la lutte de l’homme contre les dieux, thèse humaniste défendue par Lang, versus un retour vers Ithaque volontairement reporté par le rusé Ulysse qui n’aime plus Pénélope, selon le pragmatique Javal qui se rallie au pragmatique et grossier producteur. Un monde abandonné par les dieux laisse désormais ses traces dans les ruines de la flamboyante Cinecitta. Le regard désolé et distant des statues coloriées, utilisées pour la colorimétrie du tournage du film de Lang, donnent au spectateur l’impression d’un regard lointain, en perte, de l’épique et du grandiose de la civilisation ancienne face à notre monde en perdition.

Les citations langiennes. Deux ou trois répliques, pour le plaisir :

  • Fritz Lang : «Chaque matin, pour gagner mon pain, je vais au marché où l’on vend des mensonges et, plein d’espoir, je me range à côté du marchand. »
  • Camille : « Qu’est-ce que c’est ? »
  • Fritz Lang : «Hollywood… Un extrait d’une ballade du Pauvre B.B. »
  • Paul : « Bertolt Brecht ? »
  • Fritz Lang : «Oui. »

Et le Cinémascope que Lang considère  « juste bon à filmer des serpents, et des enterrements. » Ou ses citations de Hölderlin. Lang, un bréviaire du passé. Lang, dont Camille apprécia M, et Paul le western avec Marlène Dietrich et Mel Ferrer.

N’oublions pas Francesca, l’admirable intercesseuse. Francesca Vanini (allusion à un film de Rossellini tourné en 1961) est une jeune femme italienne vive et jolie. Elle parle quatre langues, le français, l’américain, l’allemand et l’italien naturellement. Elle accompagne Prokosch jour et nuit, et lui sert autant de secrétaire particulière que de chargée de presse  Le film étant parlé en plusieurs langues, le rôle de Francesca est de traduire simultanément les conversations à deux, trois ou quatre langues, suivant les circonstances. Elle le fera même de sa propre initiative au cours de certaines scènes. Sa voix constitue une répétition mélodieuse des propos tenus par les quatre autres personnages. La couleur des vêtements qu’elle porte représente la tonalité neutre ou intense des comportements des protagonistes.

 

Que dire du travail de Raoul Coutard, un directeur photo aux multiples talents, notamment pour les couleurs et l’éclairage, dont la caméra nous fixe à la fin du générique ? Et de la musique de Georges Delerue, que Godard a utilisé comme leitmotiv et comme raccord, sans omettre la villa de Malaparte, à Capri, Malaparte, un écrivain proche de Mussolini, avant d’être exclu du parti fasciste, puis soutien de la Révolution Culturelle maoïste. Ce lieu place les personnages dans une bâtisse moderne entourée d’une nature encore antique : mer, rochers, hauteur. Une Ithaque de cinéma à l’échelle de la modernité.

L’édition du 60ème anniversaire du Mépris  en blu-ray et en blu-ray 4K-HD nous permet d’apprécier le film de Godard avec un master idéal, comprenant le négatif 35 mm original, l’interpositif, et la copie que Raoul Coutard supervisa en 2002. Un dur et long labeur de nettoyage, de numérisation, afin d’admirer ce film dans une version parfaite, aux lumières adéquates et aux couleurs étincelantes. Des boni de qualité achèvent de rendre cette nouvelle sortie primordiale : deux films du regretté Jacques Rozier à propos du tournage du Mépris et de l’icône Bardot face à Godard (Paparazzi, et Bardot-Godard : le parti pris des choses), une présentation du film par l’historien Colin MacCabe, et un livret signé Jean-Baptiste Thoret, dont nous apprécions par ailleurs les travaux sur Michael Cimino (autre fervent des espaces), Dario Argento (un coloriste hors pair), et John Carpenter (aux huis-clos récurrents et sources d’angoisse).

Avec cette édition, indispensable

Je

Loue

Godard.

 

 

 

Titre original : Le Mépris

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Durée : 103 mn


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