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Le Mauvais chemin (La Viaccia, 1961)

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Bolognini met en scène le déchirement familial et amoureux dans la ville de Florence à la fin du XIXe siècle.

À la mort du patriarche Casamonti, se pose le problème de l’héritage du domaine agraire familial : la Viaccia. Ces terres tant convoitées tombent finalement entre les mains de l’aîné, Ferdinando, petit commerçant de Florence. Son frère, quant à lui, ne connaît de Florence que sa banlieue rurale, il travaille la terre, y est attaché comme personne, et voit d’un mauvais œil la possibilité de voir ces parcelles lui échapper. De fait il envoie son fils Amerigo (Jean-Paul Belmondo) auprès de cet oncle, qui l’aidant dans son travail au magasin, aura surtout pour mission de s’en attacher les faveurs et de s’assurer l’héritage du domaine quand Ferdinando, à son tour, cassera sa pipe. Perdu dans une ville trop grande pour lui, Amerigo erre dans Florence, il y rencontrera Bianca (Claudia Cardinale) au détour d’une rue, une prostituée qu’il suivra jusque dans sa maison close. Amoureux mais sans le sou, il en sera réduit à voler l’argent de son oncle pour s’offrir les faveurs de la belle, lorsque celui-ci, s’en apercevant, congédiera le jeune Amerigo.
  
 

 

Après Le Bel Antonio (1960), Mauro Bolognini s’essaye de nouveau à l’adaptation littéraire en portant à l’écran le roman de Mario Pratesi, L’eredità. De l’aveu même du cinéaste, tourner La Viaccia, c’est avant tout la joie de filmer Florence, une ville qu’il aime et connaît tant puisqu’il y a effectué ses études d’architecture. C’est donc sans surprise que l’intérêt du film réside en partie dans le tableau qu’il nous dresse de la ville. Le cinéaste articule d’abord son film autour d’une double mise en scène de Florence : le cœur de la ville étant opposé à sa proche campagne. Cette campagne est filmée à travers son caractère rudimentaire, on y travaille dur, il y fait froid, la maison familiale est vide. D’un autre côté, le centre de Florence symbolise la vie, la sociabilité et, pour Amerigo, la chaleur d’un bordel au décor chatoyant. Alors que Ferdiando renvoie son neveu à la campagne, le décalage entre ces deux espaces mis en avant par Bolognini revêt même un caractère temporel. Amerigo acquiert une position intermédiaire, paysan le jour, citadin la nuit, il goûte à chacune des saveurs de ces deux mondes. Ne pouvant évoluer plus longtemps sur les deux tableaux, Amerigo choisit de s’installer en ville, ce qui marque le début de la seconde partie du film.
 
 

 
 
Véritable citadin, son existence dans la ville se résume finalement à sa liaison avec Bianca. Si à deux reprises sont évoquées les activités d’un groupe d’anarchistes au sein de la ville, la piste ne sera pas creusée et nous laissera sur notre faim. Rien ne semble exister autour de ces belles scènes d’intimités de couple déjà présentes dans la première moitié du film. Quand Amerigo s’aventure enfin de jour dans la grande ville, une brume opaque a remplacé la nuit : dès lors qu’il quitte le cadre domestique, il entre dans l’inconnu. Bolognini confine le couple à l’intérieur de la maison close, et c’est dans ces séquences que s’expriment le plus clairement l’influence littéraire du roman adapté et retravaillé par scénariste Vasco Pratolini. Les dialogues sont riches, sans jamais paraître verbeux, le salut venant de la prestation très juste des acteurs. Pour incarner des personnages aussi forts, le casting semble parfait, la rudesse paysanne campée par Belmondo faisant face à un mur : le regard noir et glacial de Claudia Cardinale. À l’instar de ces scènes amoureuses qui tournent souvent à la confrontation, La Viaccia propose une vision très pessimiste des rapports humains.
 
 

 
 
Bolognini n’a de cesse de mettre en scène le conflit, et qu’il soit familial ou conjugal, son dénouement ne peut être que tragique. L’image donnée de la famille est sombre, la solidarité y est inexistante, les seules scènes réunissant la fratrie au complet étant ces scènes où l’on négocie l’argent d’un mourant. Alors que le vieux Casamonti se meurt, toute la famille est dans la cuisine pour discuter de l’héritage. Seul Amerigo daigne accompagner son grand-père jusqu’à son dernier souffle. En décalage dès l’ouverture du film, le personnage le restera. Tantôt sujet aux silences, tantôt aux excès de colère, Amerigo doute, là où les autres personnages sont très prévisibles puisque motivés uniquement par l’enrichissement personnel. Centrant principalement son regard sur ce personnage, le cinéaste va petit à petit éliminer tout le monde qui l’entoure et c’est peut être là où le bât blesse. Les lacunes scénaristiques et la pauvreté des personnages secondaires sont autant de frustrations qui donnent à la beauté de La Viaccia un caractère incomplet. Après tout, Mauro Bolognini partagera peut-être ce sentiment d’inachevé puisque quinze ans après La Viaccia, il en reprendra les grandes lignes pour les transposer à Rome dans son film L’Héritage (1976).

Titre original : La Viaccia

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Durée : 109 mn


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