
Bouquet de solitaires
Laurent arrive dans une station de ski en pleine saison morte pour se ressourcer dans le calme et l’isolement. Là, il découvre que comme lui plusieurs individus participent à cette forme d’exil, chacun pour diverses raisons et à leur façon. Séparé en deux parties, l’une se déroulant en automne et l’autre en hiver, Laurent dans le vent progresse au rythme des rencontres régulières, parfois saugrenues, de Laurent avec une population locale éclectique, variée, allant de la vieille dame en fin de vie au berger, en passant par le photographe de Marseille et allant jusqu’à la mère esseulée s’occupant d’un fils adulte obsédé par les viking. Ces relations, qui vont en s’approfondissant à mesure que le film se déroule, permettent donc en creux d’étudier les divers types de solitudes générées par notre société moderne : celle due à la vieillesse, liée à un travail particulier, au fait d’être une artiste, au fait d’être une mère sans mari.

L’une face à l’autre
La société moderne est ainsi représentée comme ayant autant d’avantages que inconvénients. Mais dans le fond, on peut interpréter ou déduire que les auteurs de ce film (ils sont trois tout de même !) mettent fondamentalement en opposition deux formes de solitudes par le biais de leur récit : celle qui est issue de l’organisation sociale et provoquée en partie par ses nouvelles technologies, et celle, nécessaire voir cruciale, recherchée consciencieusement pour trouver la beauté et le sens de la vie, la profondeur psychologique et la fraternité humaine. Agrémentant donc le film d’une lecture politique, cette vision ainsi développée, sans que jamais elle ne tombe dans une formulation trop explicite ou militante radicale, contribue à donner à l’œuvre un fond humaniste.

L’incongrue du quotidien
Les rouages de la mécanique scénaristique employés, somme toute assez traditionnels, parce qu’intelligemment mis en images pour demeurer discrets permettent l’immersion efficace d’un public tout à la fois pris dans un univers étrange et angoissant (d’autant plus qu’il est issu d’un quotidien ordinaire et commun à tous) et saisi par un rire spontané, presque nerveux, provoqué suite à certaines situations ou rencontres incongrues du héros. Une fluctuation de sensations et d’émotions savamment orchestrées, dosées, par les réalisateurs et entretenue par la complexité de personnages dont le passé, laissé très majoritairement dans le hors champ, sert à susciter l’imagination, la curiosité du public et à provoquer suspense et tension.

Brutes et beaux
Rendue ainsi imprévisible par ce facteur inconnu, chaque personnage se voit incarné et donné corps par une cohorte d’acteurs jouant d’abord de leur présence physique, pourvue d’un jeu instinctif et spontané, dont l’intelligence et la dextérité consistent à transmettre le vécue par la posture ou par la position dans le cadre. Soulignons ici que le meilleur de tous à ce jeu est à n’en pas douter, et une fois de plus, Béatrice Dalle, dans un formidable second rôle. Ce choix visant à recourir au jeu physique, à des « gueules », est par ailleurs cohérent avec l’autre parti pris majeur du scénario : celui de la rareté du dialogue ou du déroulé explicatif. Outre le fait que cela favorise l’observation et le non-dit, cela permet la création de silences contemplatifs ajoutant profondeur et subtilité à Laurent dans le vent ; cela l’agrémente d’une dimension poétique.

Tout en silence
Une poésie elle-même magnifiée par le travail d’un cadre qui fait la part belle aux paysages montagneux. Des paysages normalement laids (la morte-saison dans une station de ski, rappelons-le), mais qui ici, parce que justement emplie d’un silence mis en avant avec justesse, ainsi que d’une solitude pour partie non seulement recherchée, mais aussi assumée, s’embellissent à mesure que le temps passe et que notre personnage principal apprend à aimer le milieu et les autochtones qui le compose. Un apprentissage mis en valeur par la structure même du film, dont la segmentation en deux parties par une ellipse temporelle de plusieurs semaines, si ce n’est de plusieurs mois, entre l’automne et l’hiver, agit comme un révélateur : le caractère de Laurent n’est plus tout à fait le même entre la dernière scène de la première partie et celle de la seconde, alors qu’elles s’enchaînent comme si de rien n’était.

Le fil d’Ariane
Une évolution qui justifie en elle-même l’augmentation sensible du nombre de dialogues en seconde partie ; autre témoignage du retour à la vie d’un héros que l’on aura depuis longtemps déduit dépressif. Un héros dont la première des qualités consiste, in fine, à tisser un lien entre des individus qui ne se croisent pas, qui sont isolés et normalement voués à l’oubli, à l’invisibilité, et dont il embellit la vie sans d’abord sans s’en rendre tout à fait, puis ensuite de façon consciente. Quelque part à mis chemin entre le cinéma d’Alain Guiraudie et celui de Werner Herzog avec sa vie de Bruno, Laurent dans le vent est un beau film mesuré et pondéré, qui sait laisser la place au silence et à la contemplation pour trouver la beauté, voire la spiritualité, là où tout ne devrait être que désespoir et laideur.






