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La nuit des femmes

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« La nuit des femmes », quatrième film de Kinuyo Tanaka, renvoie dans son inversion syntaxique aux “Femmes de la nuit”(1948) de Kenji Mizoguchi dont la description de la noirceur de la condition sociale d’une frange de prostituées était poussée à l’extrême dans un Japon alors défait et hébété par les séquelles mortifères de l’immédiat après-guerre.

En 1958, un décret vient interdire toute forme de prostitution sur l’archipel ; ce qui a pour effet mécanique d’entraîner la fermeture des bordels. La rue de la honte (1956) du même Mizoguchi fait alors jurisprudence pour avoir inspiré cette loi en dénonçant l’économie de marché souterraine résultant de la marchandisation honteuse de ces travailleuses du sexe.

Mises au ban de la société et marginalisées, les prostituées récidivistes échouent dans des centres de redressement. C’est ce difficile processus de réhabilitation que Kinuyo Tanaka relate de manière édifiante dans La nuit des femmes à travers le parcours erratique de réinsertion de Kuniko (Chisako Hara), jeune femme bien intentionnée parmi d’autres, qui retombe inexorablement dans ses anciens errements.

La divulgation du passé chargé de Kuniko, amplifiée par la rumeur publique, provoque un dégoût perceptible parmi les personnes “respectables”censées se porter garantes pour elle et ses consoeurs de l’institution qu’on découvre au
début du film. Elle attise involontairement le désir des hommes qui pensent pouvoir se permettre toutes les privautés au prétexte de sa vie antérieure dissolue de fille publique à présent stigmatisée.

 

 

Les ambiguïtés d’une loi scélérate

Pour quelle raison la femme serait-elle systématiquement vilipendée pour n’avoir fait que se soumettre aux injonctions de l’homme ?

La réalisatrice questionne cette victimisation de la femme japonaise exploitée par la gente masculine et l’hypocrisie sous-jacente à l’application de la loi. La raison pour laquelle ces femmes vendent leurs corps est qu’elles ne se respectent pas et ne réalisent pas la portée de leurs actes. Telle est du moins la réponse institutionnelle. Mais Kinuyo Tanaka va plus loin dans sa dénonciation des préjugés moraux.

Eplorée par le rejet dont elle témoigne, Kuniko demande à la directrice de l’établissement de réinsertion Shiragiku (Chikage Awashima) la raison pour laquelle le gouvernement militaire tolérerait que les femmes se prostituent un jour pour qu’elles soient incarcérées le jour d’après selon la promulgation de cette loi scélérate. Le mieux qu’elle trouve à lui rétorquer est que parfois les lois changent pour le meilleur ou pour le pire. Ce qui était mal devient la
norme quand ce qui était bien devient répréhensible à son tour.

 

 

Conscience moralisatrice

Kuniko apprend à ses dépens qu’elle ne peut avoir confiance dans la solidarité féminine comme un rempart de protection contre l’exploitation des hommes. Sa romance fortuite avec Hayakawa (Yosuke Natsuki), ouvrier horticulteur dans une pépinière où elle est affectée, vient percuter la barrière des conventions sociales.

Elle réalise alors que les roses qu’elle soigne possèdent des épines. Son bannissement la renforce dans l’idée qu’elle est “souillée” de manière indélébile pour sa conduite passée qu’elle ne se pardonne pas à elle-même. Désemparée, la jeune héroïne force son destin et choisit de faire voeu de pureté en rejoignant une communauté de “cueilleuses de
perles”-ce qui apparaît comme un acte rédempteurdans un village de pêche retiré pour fuir la honte et l’opprobre sociale.

Après lui avoir fait subir la déchéance extrême, Kinuyo Tanaka entrebâille une porte de sortie pour son héroïne. Elle entrevoit une perspective de délivrance, de libération, une vie nouvelle pour Kuniko et toutes ses consoeurs d’infortune qui, comme elle, pourraient se sentir piégées par la transgression du passé. Dans le même temps, le film insiste sur le fait qu’elle se résout , la mort dans l’âme, à se priver du bonheur d’une vie maritale en expiation de ses péchés passés.

Affirmant au bout de compte une vraie conscience moralisatrice, la muse inspiratrice de Mizoguchi marque son indépendance et les valeurs progressistes de son cinéma en dénonçant l’oppression sociale issue d’un patriarcat nippon trop interventionniste dans la gestion de la sexualité féminine.

Dans le cadre d’un cycle de 6 films inédits distribués par Carlotta et réalisés par Kinuyo Tanaka, icône légendaire du cinéma japonais de l’âge d’or, La nuit des femmes ressort en salles en version restaurée 4K à partir du 16 février prochain.

Titre original : Onna bakari no yoru

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Durée : 93 mn


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