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La mort d’un bureaucrate

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« La mort d’un bureaucrate » est une tragi-comédie menée “à tombeau ouvert” et surtout une farce à l’ironie macabre déjantée qui combine un sens inné de l’absurde institutionnel avec une critique radicale du régime post-révolutionnaire cubain dans un éloge
bunuelien de la folie. Férocement subversif en version restaurée…

Chaque révolution s’évapore en laissant seulement derrière elle le dépôt d’une nouvelle bureaucratie.” Franz Kafka

Tomas Gutierrez Alea aura marqué de son empreinte le cinéma cubain dont il est considéré encore à ce jour comme son meilleur représentant.

Une farce déjantée qui confine à l’absurde

A l’instar de Joseph K… poussant un nombre ahurissant de portes dans le Procès de Kafka adapté par Orson Welles en 1960, Juanchin (Salvador Wood), l’anti-héros falot de Mort d’un bureaucrate s’épuise littéralement à vouloir se plier de bon gré aux tracasseries administratives et aux directives ineptes que lui impose l’Administration pour l’exhumation de son défunt oncle Paco. Il lui faut récupérer son livret de travail avec, à la clé, la perspective de permettre à sa tante (Silvia Planas) de toucher comme il se doit la pension de réversion à laquelle elle a droit. Or, sans ce précieux sésame, la demande d’exhumation est reconduite à 2 ans…

Prolétaire modèle et stakhanoviste incorrigible consacré par son entreprise, Domenico, surnommé de son vivant le “Michel-Ange du pauvre”, façonne à la chaîne des bustes en plâtre à l’effigie de José Marti, figure tutélaire, martyr iconique de la cause indépendantiste cubaine et héros de la nation. Jusqu’au jour où, fortuitement, son corps est happé et broyé par les rouages de son invention. Gutiérrez Alea a recours à une séquence d’animation digne de Méliès qu’il ré-introduira plus loin lorsque la machine à cryogéniser l’oncle avant de pouvoir le conduire pour de bon à sa dernière demeure s’emballe à son tour. Au tour du malheureux de finir statufié. Il reçoit un hommage appuyé et vibrant pour la tâche accomplie. Puis est enterré avec tous les honneurs eu égard à son investissement à la cause révolutionnaire. Au nombre de ses réalisations figure une machine infernale de Goldberg du nom de son initiateur, Rube Goldberg, un dessinateur américain. Dans Les temps modernes, Chaplin l’illustre de toutes pièces lors d’une séquence cultissime où il sert de cobaye à son implantation dans l’usine qui l’emploie à la chaîne et qui cherche par tous les moyens à améliorer la productivité de ses ouvriers jusqu’à leur faire ingérer leur repas en un temps record.

 

 

Un calvaire cauchemardesque et une tyrannie de la paperasserie

Les canines saillantes et affûtées du garçon de café distillent comme une touche d’horreur dans la comédie déjantée. Ces notations et le cadavre encombrant de son oncle remontent à la surface des cauchemars de Juanchin qui ne sait quel subterfuge inventer pour s’en débarrasser. Dans un de ses délires surréalistes, du
haut d’une falaise, il précipite le catafalque qui n’en finit pas de tomber.

Après avoir échafaudé, à la nuit tombante et avec l’aide de trois fossoyeurs complices, l’exhumation clandestine de son défunt oncle afin de récupérer le livret de travail, Juanchin écope du cercueil qui lui reste sur les bras.
Une seconde mise en bière est arrangée puis annulée faute de pouvoir réunir le formulaire de réinhumation sans avoir pu se procurer au préalable le permis initial d’exhumation.

Tomas Gutiérrez Alea fait de ce parcours du combattant effréné et schizophrénique de l’administré au milieu de
ces pions anonymes que sont les fonctionnaires la trame même de son film. Face aux injonctions administratives kafkaïennes et à une procédure inepte, tout ce petit monde se jette à la figure couronnes et gerbes mortuaires dans un pastiche éhonté du meilleur burlesque de Laurel & Hardy. Juanchin apprend à ses dépens qu’obtenir un simple coup de tampon ou une signature peut se révéler une tâche des plus aliénantes.

 

 

Eloge funeste de la folie

D’une noirceur grinçante, la satire sociale touche une cible universelle en dépeignant avec un sens achevé du
burlesque de situation les démêlés d’un administré lambda dans un premier temps bien intentionné aux prises avec une administration tâtillonne et rampante dans un labyrinthe bureaucratique. L’on se rend compte que la bureaucratie peut étouffer une société plus efficacement et rationnellement que les révolutionnaires
ou, le cas échéant, les contre-révolutionnaires les mieux avisés.

Évoquant la genèse de son film, Tomas Gutiérrez Alea justifie sa démarche freudienne de vouloir oeuvrer dans
une volonté cathartique de “tuer” l’affect: “ L’argument à priori du film s’appuie sur mes réflexions personnelles
au cours des mois où j’ai eu à régler plusieurs problèmes d’ordre administratif, au demeurant assez banals, et qui m’ont conduit au bord de l’assassinat. J’ai écrit cette histoire pour ne pas étrangler un bureaucrate”.

De facto, la satire d’une rare acuité agit comme une psychothérapie souveraine dans ses effets. Le cinéaste cubain dévie puis canalise ce trop-plein de rancœur à l’égard des institutions dans la dénonciation à charge jubilatoire qu’il en fait qui tourne au réquisitoire en règle. De là, la gestualité hyperbolique de nature burlesque des personnages de son film dans un embrasement et une débandade généralisées.

C’est l’hyper rationalité du système administratif en place, hydre aux multiples têtes, qui conduit Juanchin à improviser des solutions biaisées pour débloquer cette situation intenable. Sa trajectoire dans le dédale des services administratifs confine à l’absurde confronté qu’il est à la rigidité de l’appareil bureaucratique. L’on assiste, témoins impuissants, au crescendo d’une folie qui se conclut à la fin du film par un acte de pure démence quasi libératoire : l’assassinat par strangulation de l’administrateur récalcitrant du cimetière, parangon du bureaucrate stalinien tatillon et zélé.

 

 

“La seule chose qui nous sauve de la bureaucratie, c’est son inefficacité” (Eugène Mccarthy)

Tomás Gutiérrez Alea traque la bureaucratie excessive dans ses aberrations réglementaires qu’ont engendré les premières années de la révolution cubaine. Le cinéaste, qui n’entend céder à aucune rhétorique partisane, s’en donne à cœur joie pour décocher ses salves dénonciatrices dans un jeu de massacre jubilatoire d’où il ressort que le respect strict des procédures administratives est une aliénation du système. Réalisé en 1966, soit sept ans après la
révolution cubaine, La mort d’un bureaucrate témoigne encore du processus révolutionnaire en marche et conserve toute sa causticité et sa portée universelle.

Le réquisitoire jouissif livre avec la plus grande virulence un commentaire pertinent sur une bureaucratie tracassière avec ses employés diligents, ces fonctionnaires zélés, obtus et policés comme des animaux humains qui évoquent sans détour l’univers aseptisé du monde du travail de Playtime que Jacques Tati réalisera deux ans plus tard.


La mort d’un bureaucrate est distribué en salles dans sa version restaurée par Tamasa.

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