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La Cité des femmes : Trouver son idéal.

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Chez Fellini, l’expérience passe science. En réalisant son film, La cité des femmes, il confronte les penchants machistes aux nouvelles revendications féministes qui travaillent coude à coude contre la société, et cela dans la bonne humeur !

Ce sont d’abord les yeux amusés de Marcello Mastroianni qui campent le personnage de Snaporàz; vient ensuite le sourire confiant, et quelque chose s’intercale parfois dans cette mine faussement tranquille: une gène, une inquiétude; le visage de l’effroi.

Snaporàz se voit mené, puis gardé, dans une masure en bord de campagne, habitée par une foule, voire une masse de féministes. Un militantisme sectaire anime la communauté, il se place aux abords de la société. Enragé, débordant, contradictoire, parfois ridicule, il est perçu par Snaporàz comme le spectacle affolant d’une absurdité abrutissante. À la manière d’un conte, Fellini nous propose d’explorer un imaginaire improbable, sans foi ni loi en dehors de son espace d’existence.
Snaporàz est ainsi confronté aux revendications du sexe faible, auxquelles il ne prête qu’une oreille ironique. C’est par contre son regard, attiré de toute part, sur un corps sensuel qui pourtant le rejette, qui scelle le devenir de son voyage. De pièce en pièce, de maison en maison, il est trimballé par une joyeuse farandole, et est maintenu avec force par ces femmes que son penchant lubrique empêche de quitter. On lui reproche sa légèreté, son manque d’empathie, ce à quoi il ne sait répondre sérieusement.
Il traverse le film sûr de son bon droit, se défie de toute accusation, jusqu’à ce que s’arrête tout net son plaisir et que le cauchemardesque, en filigrane tout au long du film, ne prenne le pas sur le divertissement.

 

 

 

Fai bei Sogni… :

Fellini fait s’enchainer les spectacles devant les yeux de Spaporàtz, comme un maitre cirque. Tous ont pour but de lui signifier son tort. Mais, la dimension révélatrice de ces shows reste obscure à son personnage, il ne sait y voir qu’un amusement. Cette mise en scène, dans le sens le plus artisanal du terme, vise à représenter son inconscient. Tout des années 70 se mélange dans le monde féérique de la gaudriole: la vie en communauté, les discours féministes, les actes militants, absurdes, les crimes. Pourtant, plusieurs indices viennent dénoncer le rêve (ou le cauchemar), notamment la percée soudaine d’actes ahurissants: un homme éteint les bougies de son gateau d’anniversaire de son jet, une femme est capable de télépathie et absorbe les richesses par son vagin. Tous les chemins mènent irrémédiablement à la concupiscence. Elle est relayée à travers ces motifs étranges que la conscience de Snaporàz ne sait gendarmer et/ou expliquer. La caméra aussi se laisse hypnotiser par cet hystérie joyeuse qui donne à la fête son gargantuesque : en un panoramique sans fin, elle filme un homme face caméra, qui souffle ses bougies en courant autour du gateau. Il ne parvient pas à en éteindre beaucoup, mais il garde son rythme tandis que la spirale se dessine et que le temps se suspend.

Aux accusations et à l’absurde, Snaporàz ne présente qu’un visage amusé qui, du haut de sa grande tour, se défend de toute responsabilité. Ce dans quoi il est embarqué lui semble sincèrement injuste. D’un coup d’un seul, il prend la place de la femme. Il est mis à nu, ignoré, opprimé à l’extreme, mais oppose à cela un stoïcisme engagé, sa réponse reste celle de l’homme, tel qu’il se l’imagine: puisque la vie le veut ainsi.

 

 

 

Balance ton porc ?:

Cet exercice de l’être, qui tient tout autant du rêve que de la fable, est une expérience de pensée menée par Snaporaz. Ce patchwork politico-social qui construit la narration en parallèle de la destinée du personnage, le mène à une catharsis intellectuelle; il doit, en somme, se décrasser l’âme.
Il est mis face à des situations absurdes, qui font sans cesse se confronter le féminin tel qu’il est pensé par l’homme, au masculin. Ces discours creux, hystériques, ne sont qu’un mélange informe des propos extrêmes, qui sont revenus hasardement à son oreille et auxquels il n’a jamais réellement donné crédit.
Mais, son lynchage irrémédiable, le fait chuter du haut de son burlesque, plus bas que terre, devant les visages sadiques d’un tribunal féminin. Elles le condamnent de tous les maux du siècle, le condamne d’être encore homme, quand la femme n’est toujours pas. Cette injustice ressentie par le personnage est réelle et touchante. Plus qu’une condamnation, Fellini nous propose de suivre un ingénu, dont les convictions et les automatismes sont remis en branle, sans pitié, par son propre inconscient.

 

 

Vivre en harmonie:

C’est une hétérotopie sans faille que Fellini nous propose d’explorer. Son existence n’a pas de logique en dehors d’elle-même, et le voyage initiatique que Snaporàz entreprend ne fait sens qu’enfermé dans cette arène, à mi-chemin de l’expiation.
Le champ lexical de la justice se voit matérialisé pour sanctifier la déambulation de Snaporàz et ses procédures se durcissent à mesure qu’il s’obstine à esquiver toute accusation; de la dénonciation, à la démonstration de preuves photographiques, jusqu’au procès, qui lui vaut, peine ultime, son passage dans l’arène: une sorte de mise à mort clôt le film. Lieu dernier et antique du combat, l’arène prend donc place à la fin du film, et sacralise une fois pour toute le rêve de ce personnage. Rien n’est plus léger, ni joyeux et quelque chose effraie dans les profondeurs de l’être. Ce doute devient un spectacle et mime l’époque effrayante du film, qui joue coude à coude avec la notre : la prise de parole y est acclamée, et le lynchage publique a bon droit.

 

 

 

La vie devant soi:

En dernière instance, S est laissé en pâture à la foule qui lui somme de se présenter à son féminin absolu, elle l’attend en haut de la tour: on lui demande de se jeter aux lions. Ce que Fellini cherche à provoquer chez lui, c’est une révélation. Il tourmente son personnage pour lui faire abandonner son assurance, pour que son contact avec l’autre redevienne authentique, libre de tout a priori; qu’il soit surtout apaisé. Après jugement et condamnation, Snaporàz grimpe l’échelle de la repentance, se fondant dans son burlesque, vers la femme qui forgera sa nouvelle destinée. C’est ici que sa vie se doit de prendre un tournant. Mais, arrivé au sommet, sa mère s’intercale entre lui et son désir: il est d’ailleurs dénoncé comme un fantasme vide matérialisé par une poupée gonflable qui l’emporte dans les cieux. L’élévation n’est pas celle de la grâce, mais souligne plutôt la dévotion ultime et véritable que cache le ridicule de ce personnage; une soumission complète à l’être féminin. Sa vie et son destin se sont façonnés en réaction aux figures féminines sensuelles qui l’ont traversée, et il ne sait se dégager de leur emprise.
Le rêve s’achève, tandis que Mastroianni s’accroche difficilement au filet qui le fait émerger de son sommeil. Ce sont finalement ses lunettes, maltraitées, qui reviennent cassées sur le bout de son nez comme une preuve de son voyage.

 

 

 

SMIK SMAK ! :

Des langues artificielles animent ces femmes: elles sont faites de grognements, d’erreurs grammaticales, de voix et d’accent gouailleurs. Les variations féminines se présentent donc comme des énigmes complètes, soulignées par leur altérité extrême. Leurs attitudes, leurs sourires répondent à un schéma narratif illogique, qui au lieu de jouer de la consécution, choisit de faire s’enchainer leurs actions selon un ordre presque indépendant d’elles-mêmes. En cela, elles ne sont que des doubles de Snaporàz, et représentent en profondeur les symptômes d’une société, qu’il ne sait encore comprendre. Elles sont son charabia: ce qu’il recrache pauvrement des idéologies qu’il croit subir. Elles acquièrent d’autant plus la dimension d’objet, qu’elles ne savent éprouver de l’empathie pour le pauvre homme. Et, rentrer dans la psyché du personnage, mettre en scène ce que son imaginaire fournit comme matière première de la pensée, c’est donner à Fellini le pouvoir de retourner Snaporàz contre lui même.
Cette attitude cartoonesque qui le caractérise ne sait que trop bien l’enfermer et le condamner à son exil: « SMIK SMAK ! ». Il sous-titre lui même ses actions, leur donnant une résonance étrange, décalée de la réalité, ou bien sont-elles les seuls points d’ancrage dont il soit assuré dans une société en mouvement? Est-ce là une manière de se désapproprier son malêtre ? Ce n’est qu’une fois devant sa femme qu’il abandonne cette attitude et tombe dans un sérieux rassurant: il sait donc être avec l’autre quand bien même la communication est rompue.
Pourtant, le burlesque et l’ironie qu’il porte comme une seconde peau, sont à la fois les motifs de sa condamnation et les acteurs de son sauvetage puisque c’est en leur royaume qu’homme et femme s’unissent dans un geste ridicule: celui d’un sourire échangé en bout de course, le rêve passé, témoin d’une entente relative et d’une complicité de nouveau en gestation.

Margault Aulagnier

Titre original : La città delle donne

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Durée : 140 mn


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