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La Bête humaine

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Bien plus qu’une superbe adaptation du chef-d’oeuvre littéraire, Renoir réussit à transposer son propre univers dans ce portrait sombre et puissant.

L’affiche de la sortie du film montre Lantier partagé entre la Lison et Séverine. Le troisième personnage de l’affiche représente le décor. Le graphisme met en avant l’impression de vitesse extrême accentuant, par rapport aux deux visages placés au-dessus, la valeur dramatique d’une destinée qui risque d’être terrible. Nous pouvons donc déjà prédire rétrospectivement que Jacques Lantier a épousé la Lison, à la vie, à la mort. Cette affiche apparaît d’ailleurs dans le dernier film de Pedro Almodovar : La mauvaise éducation, afin de montrer qu’une passion peut mener à un crime qui tue cette passion.

Jacques Lantier, mécanicien de locomotive est le principal protagoniste de l’histoire. Il éprouve beaucoup de plaisir dans son travail, en compagnie de son ami Pécqueux, conducteur d’une locomotive baptisée la Lison. Mais Jacques Lantier rencontra Séverine dont le mari Roubaud, chef de gare au Havre vient d’assassiner Grandmorin, le parrain de la jeune femme car elle était devenue sa maîtresse. Ne pouvant tuer Roubaud, à la demande de sa bien aimée, Lantier est pris d’une grande crise de démence et tua Séverine. Victime de ses pulsions meurtrières il se suicidera en se jetant du haut de la Lison en pleine course. Cette histoire réunit de grands acteurs de l’époque : Jean Gabin (qui en est déjà à sa troisième collaboration avec le réalisateur), Simone Simon (parfaite dans le rôle de la féline comme elle le sera plus tard avec Jacques Tourneur) ou encore Fernand Ledoux et Julien Carette.

L’analyse se concentrera sur la dernière séquence du film car elle est très intéressante de par son traitement qui est, selon moi, réellement représentatif du travail d’auteur de Jean Renoir. Pour la deuxième fois, le réalisateur adapte un récit d’ Émile Zola, un grand ami de son père. Il recrée le modèle tout en s’en écartant. En effet, le final combine à la fois le tragique de Zola et les espoirs du Front Populaire. La marche des cheminots vers la Lison esquisse une lueur d’espoir en montrant que la vie continue, que ce n’était qu’un accident lors du trajet ferroviaire, une tragédie purement individuelle. Mais cette fin n’est pas l’œuvre de Zola.

Nous pouvons alors nous demander : pourquoi et comment Jean Renoir a transformé et réinventé le récit de Zola? En quoi certains passages du roman ne pouvaient être utilisés dans l’œuvre de Jean Renoir ?

Partie 1 : Présentation de la séquence finale

La séquence finale se situe juste après la découverte du corps de Séverine par son mari Roubaud. Nous retrouvons alors Jacques Lantier anéanti d’avoir tué Séverine. Il déambule sur la voie ferrée, seul, face à la caméra. Il semble pensif et perdu. Alors même qu’il marche en direction de sa destinée, il est dépassé par un train comme si même sa passion pour son travail ne l’affectait plus. Ces différents plans montrent qu’il erra toute la nuit. Ils permettent de faire une transition entre le meurtre de Séverine et la séquence finale. Un fondu enchaîné nous fait ensuite découvrir Pecqueux, attendant Lantier avec impatience. Ce dernier traverse les rails pour rejoindre son compagnon qui l’aide ensuite à se vêtir. Le bruit du train commence à se faire entendre, le travail reprend. Mais Lantier semble totalement absent et peu attentif à son travail, ce qui n’est manifestement pas à son habitude. Dans la locomotive, où il se sent plus à l’aise, il avoue son crime à Pecqueux en répétant une nouvelle fois qu’il est condamné par une terrible malédiction. Ainsi, il dit : « Je sais que je vais en crever ! ».

Le long plan séquence du départ du train, ainsi que les cadrages qui encadrent le visage de Lantier soulignent cette fatalité qui relèverait presque de la tragédie grecque. Pecqueux lui propose alors de tout avouer à la police puis il continue à travailler en le surveillant du coin de l’œil. Hagard, il accomplit mécaniquement son travail, filmé de la même manière que la séquence initiale, certains plans sont même réutilisés, mais tout semble aller nettement plus vite. Pour suggérer l’allure stupéfiante de la locomotive, Renoir utilise plusieurs fondus enchaînés entre les plans sur le trajet du train. Tout à coup, torturé par un désir de mort et une culpabilité profonde, la folie qui le guettait se transforme en crise. Lantier se met à hurler et tente de se jeter hors du train, son chauffeur veut entraver cette décision suicidaire. Il s’ensuit alors une courte lutte lors de laquelle Lantier assomme son chauffeur et saute du train qui roule à pleine vitesse. Pecqueux, resté seul à la direction de la machine la freine, ce qu’elle met un long moment à faire.

Après une ellipse, la dernière scène nous montre Pecqueux au-dessus du corps de son ami, allongé dans la nature (la nature qui avait sauvé Flore au début du film). Le chauffeur ferme les yeux de son ancien compagnon, refermant ainsi ce qui pourrait être le rideau du théâtre de sa vie. Pecqueux constate alors : « il a dû souffrir pour en arriver là ». Le spectateur peut percevoir un léger sourire sur le visage paisible et soulagé de Lantier rendant ainsi l’appréhension de la mort assez énigmatique. Le chef du train rappelle ensuite le cheminot à son devoir : il faut repartir pour qu’il n’y ait pas d’autre accident. Le plan final montre en contre plongée, à partir de l’endroit où se trouve le corps de Lantier, les silhouettes des cheminots en ombre chinoise sur un ciel lumineux, qui s’éloignent en suivant les rails du chemin de fer : la vie continue.

Cette séquence est importante car elle révèle l’optimisme et l’humanisme de Jean Renoir qui, à cette époque était partisan du front populaire et surtout très apprécié des travailleurs. Cette séquence se déroule en plein air (elles sont peu nombreuses dans le film), et cela témoigne du grand désir de vérité chez Renoir. Ce détail est essentiel pour le réalisateur qui favorise les tournages en extérieurs afin de conditionner le jeu des acteurs et de garantir à l’écran une certaine vérité. En effet, même si le plan du suicide est filmé derrière une transparence, ce sont les acteurs qui conduisent réellement la locomotive. Les acteurs étaient contraints à communiquer par gestes à cause des bruits des machines ( ce qui est véritablement mis en valeur dans la séquence initiale). Les gestes paraissent donc naturels et non réfléchis. A ce propos, Jean Renoir écrivit en 1974 dans Ma vie et mes films :

« Jamais Gabin et Carette n’auraient été aussi vrais devant une transparence, ne serait – ce que le bruit qui les forçait à communiquer par gestes (…) La bête humaine ne fit qu’affirmer mon désir de réalisme poétique. La masse d’acier de la locomotive devenait mon imagination, le tapis volant des contes orientaux. »

La volonté de vérité qui est un parti pris récurent dans l’œuvre de Jean Renoir tout comme son optimisme (pour le travail et le progrès) et son obsession de l’idée de nature sont donc particulièrement présents dans cette séquence finale.

Partie 2 : Les spécificités de l’adaptation du roman de Zola par Renoir

La bête humaine est avant tout la rencontre des noms et des talents d’Émile Zola et de Jean Renoir à la croisée du monde des chemins de fer. Le film de Jean Renoir est une adaptation assez infidèle du roman de Zola. Il y a beaucoup de scènes transformées afin de correspondre aux besoins du public, mais aussi à celui du réalisateur. L’étude de la dernière séquence permet alors d’apprécier pleinement l’optimisme de l’œuvre de Jean Renoir. Jean Gabin rêvait de conduire un train, Renoir lui confia un Paris-le Havre bien différent des voies de Zola. La ligne de Renoir est plus humaine et moins bestiale. Jean Renoir s’intéresse à la vie quotidienne des cheminots, il regarde les petites gens et les montre au jour le jour dans leur travail et leurs amours. Le train de Renoir est celui qui s’arrête pour que Carette puisse fermer les yeux de Gabin alors qu’il aurait pu continuer sa route.

Comme à son habitude, Renoir travailla sur le destin de gens ordinaires pris dans un engrenage fatal. En effet, le cinéaste aime ses personnages même les plus vils ont toujours un caractère profondément humain. La comparaison avec Zola est alors très nette : quand l’un force le trait, l’autre l’adoucit. Lantier de Jean Renoir partage avec celui de Zola l’amour de son métier mais la pathologie meurtrière en est considérablement édulcorée. D’autre part, George Sadoul affirma que Zola, comme Abel Gance dans La roue « s’étaient laissés trop souvent emporter par le lyrisme ferroviaire ». Mais Renoir, lui, dresse le tableau de la vie des chauffeurs de locomotive avec une sobriété et une exactitude quasi documentaire. En effet, comme dans la plupart de ses films, Jean Renoir a fourni un énorme travail de recherche préparatoire. Le monde des cheminots avait fini par lui devenir familier.

Par ailleurs, Renoir emprunte avec bonheur au roman non seulement la description du milieu des cheminots mais aussi les rapports de l’homme et de la machine renforcés à l’image par des plans qui cadrent souvent le protagoniste avec la Lison. Ce lien qui unit l’homme et la machine est aussi souligné par les bruits et la musique. En effet, celle-ci joue un rôle important dans cette séquence : à partir du moment où Pecqueux attend Lantier, la musique composée par Kosma connaît une progression rythmique spectaculaire et saisissante.

Les rythmes sont proches du battement cardiaque mais ils se régularisent lorsque les deux hommes sont dans la locomotive, au moment de l’aveu du crime. Pour en revenir au roman, la mort de Lantier résulte d’un conflit avec Pecqueux. Ce passage fut immédiatement éliminé car les deux collègues sont des travailleurs inséparables. Une contradiction interne au monde ouvrier se mettrait alors en place, ce qui ne correspondait pas aux idées de Renoir. Pecqueux comme la corporation sont extérieurs à la « fêlure » intérieure de Lantier, alors que dans le roman il précipitait Pecqueux avec lui sous les roues de la locomotive.

Pour ce qui est du roman, Zola est aussi réputé pour son pessimisme où l’on retrouve souvent une mort atroce. Mais en 1938, année charnière pour le front populaire, la France et le monde entier (avec la guerre d’Espagne et la conférence de Munich), il est difficile pour Renoir de parler de politique directement, il affiche alors simplement ses idées sur le monde. La transposition temporelle du roman à l’époque contemporaine a influé sur la mise en scène de la dernière séquence. La fin est plus implicite qu’extravagante, elle garde pourtant toute la force du roman initial. Cependant Renoir a préféré faire une fin plutôt optimiste et non chaotique comme celle de Zola.

L’image du « champ de massacre » a été radicalement soustraite au roman. Lorsque le mot « fin » vient s’inscrire sur l’écran, le plan est en extérieur jour avec une photographie très lumineuse et douce alors que le roman se finit la nuit. La principale différence entre les deux œuvres est l’idée de nature que s’en fait leur créateur. En effet, à la différence de Zola, Renoir, à la manière des peintres impressionnistes pense que la nature est bienfaisante.

Enfin, certaines sources affirment que Renoir avait lu le livre jeune et qu’il ne voulait pas le relire de peur d’être influencé dans son travail . D’autres disent qu’il aurait lu le livre juste avant le tournage. Même si je pense que la deuxième hypothèse est plus probable, qu’elle que soit la vérité, il est évident que le film perd en noirceur et en pessimisme et gagne en humanisme et donc en beauté. Le film donne en tout cas l’impression que Renoir avait simplement bâti son film sur des bribes de mémoire et qu’il n’en avait retenu que ce qu’il jugeait bon, émouvant, intéressant tout en y incluant sa vision du monde. La déviance qu’a subi le titre du roman sous l’influence de Renoir est authentifié en 1987 lors de la dernière grève des cheminots car un journaliste du Monde intitula son article sur les conditions de vie des conducteurs : « La fin de la bête humaine ».

Partie 3 : Sur le chemin des espoirs nés du Front Populaire

Le contexte du Front populaire joue de façon importante sur le traitement de la séquence finale. En effet, le film est bien plus ouvriériste que le roman de Zola où l’éloge du progrès et de la technique tournaient au désastre, remettant alors tout en cause. Dans le film, le travail des cheminots est continu de bout en bout. Dès la première séquence, le cinéaste met l’accent sur le culte du travail, l ‘union du peuple travailleur. En effet, celui-ci permet l’entente de tous. L’homme est présenté comme étant fondamentalement bon. Le malheur ou le mal ne sont que des accidents individuels. La tragédie de Lantier ne contredit pas la loi du progrès. L’œuvre de Renoir n’est cependant pas un film de lutte des classes. Jacques Lantier n’est pas un héros de la classe ouvrière.

Il n’est pas militant engagé et n’a pas de conflit avec sa hiérarchie. Il ne fait pas allusion aux syndicats (même lorsque l’entreprise retient une somme d’argent sur son salaire à cause d’une consommation excessive d’huile de sa machine). Ses préoccupations sont surtout d’ordre affectives. Renoir ne filme pas des individus mais un groupe (comme dans la règle du jeu). Les cheminots dans le film sont solidaires, la mort de Lantier ne résulte pas d’un conflit avec son collègue, bien au contraire puisque celui-ci a même tenté de le sauver. Les tragédies ne sont pas collectives à la manière de Zola où chaque homme était d’une façon ou d’une autre une « bête humaine ». Le plan final est optimiste mais pas joyeux : ces cheminots même tristes qui marchent le long de la voie ferrée sont bien sur le chemin du progrès. Cette fin légèrement optimiste tient donc surtout au contexte historique, celui du Front Populaire auquel le réalisateur est très attaché.

Renoir y dépeint une certaine utopie sociale où la locomotive est l’allégorie du progrès. Le chemin de fer représente l’idéal du progrès fondé sur la raison et le travail, une des idées fondatrices du Front Populaire. Le film entier se situe dans l’univers interne de la SNCF. Cette entreprise est encore filmée de manière élogieuse dans la dernière séquence grâce aux plans du trajet ferroviaire, à la musique qui l’accompagne, et au travail sur le plein air. A l’époque, c’est en quelque sorte une entreprise idéale, Renoir n’aurait donc pas pu y filmer un désastre. Finalement, même en gardant la trame principale de la narration de Zola, l’image positive de la classe ouvrière reste intacte puisque l’élément mauvais a suffisamment le sentiment de culpabilité, même s’il n’est pas vraiment responsable de son geste, pour se supprimer lui-même. Le seul élément qui contredise cet optimisme ouvriériste est la lumière générale du film.

Contrairement à la logique du scénario, le film est très sombre, peu de séquences sont tournées en extérieur jour, mais les séquences d’ouvertures et de fermetures nous livrent une photographie très lumineuse permettant un « éloge du monde ». Le lien entre la machine et l’homme est donc soulignée de manière positive puisque les scènes tournées en extérieur relie à chaque fois l’homme et la locomotive.

La fin de La bête humaine est influencée par le contexte politique de l’époque, mais le cinéma n’est pas exploité comme un moyen de propagande (comme il l’avait été pour La marseillaise par exemple), mais il est un fabuleux moyen de transmission de la pensée humaine. Nous pouvons donc considérer qu’avec Quai des brumes et Le jour se lève, de Marcel Carné, ce film met un point final aux espoirs nés du Front Populaire.

Partie 4 : Mise en parallèle des séquences d’ouverture et de fermeture du film

On peut penser qu’il est intéressant de souligner la présence du trajet ferroviaire aux deux extrêmes du film car cela témoigne d’une volonté singulière du cinéaste. La mise en relation de ces deux séquences permet de révéler l’implication de Renoir dans le film pour nous dévoiler une évolution à la fois optimiste et tragique. Le film s’ouvre sur une séquence documentaire d’une grande sobriété qui semble être prise sur le vif, elle permet de créer le climat visuel et sonore du film. Les acteurs manipulent la machine avec une extrême précision dans leurs gestes et leurs attitudes. D’ailleurs ils ne quittent pas la Lison sans un dernier coup d’œil, une dernière tape amicale sur le ventre de la locomotive. Jean Renoir nous livre une traduction réaliste et poétique du travail du cheminot en créant une certaine complicité qui permet de relier l’homme à la machine.

Le point de vue est a peu près identique dans les deux séquences car la caméra est sans cesse placée sur la locomotive. Il n’y a que le départ du train dans la dernière séquence qui nous est présenté du point de vue du quai. Ce long plan de 45 secondes laisse la Lison étirer tous ses wagons, toutes ses fenêtres, cachant un train plus moderne sur les rails d’à côté pour mieux le laisser réapparaître. Ce plan ressemble en inversé à celui du train arrivant en gare de la Ciotat réalisé lors des premiers pas du cinéma par les frères Lumière. Le plan nous montre une locomotive à vapeur au premier plan emmenant Lantier vers la mort, croisant une motrice moderne aussi blanche que la Lison est noire. Renoir nous montre peut-être par là, la fin d’une époque et le début d’une autre. Cela peut aussi être applicable à la narration car ce voyage est la dernière étape de la vie de Lantier, mais la vie continue son cours car la machine à vapeur est destinée à disparaître prochainement au profit de trains plus modernes.

La présence de deux traversées de tunnels aux deux bouts du film est un élément marquant qui selon moi mérite d’être pris en compte. En effet, la longueur de la traversée s’effectue à chaque fois en temps réel, d’une longueur à couper le souffle au spectateur : 28 secondes. C’est d’ailleurs cette même durée que l’on retrouvera lors du meurtre de Grand Morin. Pendant un long plan, le spectateur n’a que la possibilité de regarder un écriteau où est inscrit « Réservé » au lieu d’assister en direct au meurtre (il peut aussi l’imaginer bien sûr). Dans un récit ultérieur à la scène, entre Séverine et Jacques Lantier, elle précisera : « ça s’est passé sous un tunnel ». En général, au cinéma, la traversée d’un tunnel sert d’articulation d’une séquence à une autre, à la manière d’un fondu au noir. Mais Renoir, même s’il place un plan de coupe dans l’écran noir, dans la séquence finale, montrant les conducteurs, il a l’audace de faire durer cette traversée aveugle comme pour respecter ce qui se passe réellement dans le train. Mais pour la dernière traversée de tunnel, au lieu de faire apparaître la sortie progressivement, nous arrivons rapidement à un éclaircissement brutal.

La musique joue aussi un rôle particulier dans ces deux séquences puisque souvent un bruit de train devient mélodieux. Ainsi, à la fin du film, le sifflement de la locomotive qui annonce le départ du train est souligné par l’entrée en scène de la musique. Celle-ci possède toujours une rythmique régulière, comme par exemple lorsque la Lison est lancée dans une course à pleine vitesse, la musique s’emballe jusqu’au paroxysme avec le cri de Lantier. La première séquence est le triomphe de la technologie, amplifiée par la musique à l’entrée en gare du Havre. C’est bien sûr une séquence qui ne fait pas partie du roman de Zola.

La virtuosité des plans et de leurs enchaînement peuvent rappeler l’homme à la caméra de Dziga Vertov où l’optimisme de la ville, de l’homme et de l’industrie sont aussi très présents. D’ailleurs ces deux films ont marqués les années trente. Nous pouvons noter qu’entre le début et le final, la seule chose qui ait véritablement changé, à part la vitesse, c’est le comportement irrationnel de Lantier qui annule ainsi la complémentarité gestuelle entre les deux amis.

En définitive, les deux séquences se font écho. Nous pouvons donc dire que Jean Renoir nous les propose afin de montrer une évolution entre le commencement et la fin du film. cette évolution est à la fois optimiste et tragique. En effet, c’est celle du progrès qui sera peut-être encore dépassé par une nouvelle technique encore plus moderne, mais c’est aussi celle de la maladie de Lantier qui n’était pas décelable au début du film, mais qui le rongeait de l’intérieur et qui a fini par apparaître au grand jour.

Conclusion

Si la bête humaine n’est pas le meilleur roman de Zola, Jean Renoir en a tiré un extraordinaire parti en réalisant l’une de ses plus grandes et de ses plus complètes réussites. Jean Renoir a saisi toute la réalité de son temps et l’a transfiguré pour dresser un tableau social de son époque. Il exprime par là ce que signifie pour lui « être une partie consciente du monde ». Il est en effet témoin de son temps et pourtant le film s’inscrit toujours dans le présent. Le cinéaste nous livre une oeuvre moderne de par son traitement et son sujet. Avec cette oeuvre, Jean Renoir nous avoue à nouveau qu’il possède à la fois une façon très personnelle de voir le monde ( en en faisant un éloge), et une sensibilité à des choses simples.

Le cinéaste ne se contente pas d’une plate adaptation, il reprend l’œuvre de Zola d’une manière très singulière. Certes, la fin n’est pas aussi pessimiste que l’a écrit Zola, mais les idées de Renoir ainsi que le climat politique de 1938 ne permettait pas à l’auteur de finir le film à la manière du livre. Jean Renoir affirme d’ailleurs : « Je n’ai pas suivi l’intrigue, mais j’ai toujours pensé qu’il valait mieux être fidèle à l’esprit d’une œuvre originale qu’à sa forme extérieure » puis il ajoute : « il n’y a pas d’art sans transformation ». Ce qui est sûr c’est que le réalisateur a repris de Zola cette forte présence d’auteur dans son œuvre, lui permettant ainsi de réaliser cette fin à sa manière. D’autre part, George Sadoul exprime parfaitement mon opinion dans Chronique du cinéma français en affirmant: « Jamais acteurs n’ont été mieux choisis, mieux dirigés, n’ont montrés tant de talents ». La performance des acteurs dépasse leur simple talent de comédien puisque leur implication a été telle qu’ils ont été jusqu’à apprendre à conduire une locomotive.

Cette séquence est représentative du travail de Jean Renoir car on y retrouve plusieurs thèmes qui lui sont chers : le tournage en extérieur, la narration qui est étroitement lié au théâtre (lui, elle et l’autre), ainsi qu’une proposition de regard sur les objets et les décors. La bête humaine est donc une œuvre complète de Jean Renoir où la nature, la politique et le théâtre sont réunis. L’optimisme est une des lecture possible de la fin, mais c’est au spectateur de compléter l’histoire des pulsions meurtrières de Lantier ainsi que la suite du film. Tout comme La grande illusion (1937) Jean Renoir approfondit l’analyse d’une société qu’il sait au bord de l’abîme. Le cinéaste respecte les règles du jeu humain, tandis qu’il pense déjà à son prochain film. La règle du jeu (1939) montrera l’angoisse du déraillement pour un petit monde en voie de disparition qui « danse sur un volcan », sa partie de chasse aurait bien pu s’appeler : « La bête humaine ».

Fiche technique

* Réalisation : Jean RENOIR
* Scénario : Jean RENOIR d’après le roman d’Emile ZOLA
* Dialogues : Jean RENOIR avec la collaboration de Denise LEBLOND-ZOLA
* Tournage : août-septembre 1938
* Intérieurs : Pathé cinéma, studio de Billancourt
* Extérieurs : Gare St Lazare (Paris), Le Havre et les environs
* Interprétation :Jean GABIN (Jacques Lantier)
* Fernand LEDOUX (Roubaud)
* Julien CARETTE (Pecqueux)
* Simone SIMON (Séverine Roubaud)

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Durée : 100 mn


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Cinéaste du prolétariat urbain avec sa conscience de classe, Jean Grémillon s’identifie à son public qui lui-même se personnifie dans les acteurs populaires. Le peuple devient le seul acteur porté par un même élan. Son oeuvre est parcourue par l’exercice d’un tragique quotidien où le drame personnel côtoie la grandeur surhumaine des événements. Focus sur la ressortie 4K du “Ciel est à vous”.