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Katerina Golubeva, belle et sombre méconnue

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Katerina Golubeva fut une actrice aussi rare que marquante, ayant su imprégner une quinzaine de films d’auteur de son envoutante étrangeté.

Parce que cela ne s’apprend pas, n’offre aucun autre support sur lequel s’appuyer que la combinaison d’une émotion et d’une – parfois partielle – connaissance filmographique, il fut toujours implicitement admis que nous ne pouvions pas, ici, écrire sur tous les décès de personnalités du cinéma. En raison notamment du cadre peu flexible d’un rythme de rotation hebdomadaire, du suivi « prioritaire » de l’actualité des sorties et événements faisant la « vie » du cinéma, mais surtout d’une prudence.

Prudence au sens où, qu’on le veuille ou non, sur ce support, dans notre périodicité, traiter d’une disparition implique en amont une sélection, une inégalité inhérente à ce que l’on suppose dans certains cas être un peu plus qu’un décès : une date symbolique pour l’histoire même du cinéma (exemples tous récents sur notre site : Rohmer, Chabrol, Blake Edwards ou Sidney Lumet). Au sens également où traiter du décès de figures moins « mythiques » requiert davantage qu’un salut : le témoignage d’une certaine « intimité » de spectateur avec ladite figure.

 

Pola X de Leos Carax (1999)

C’est sans doute d’avoir été très fortement marqué par deux figures tragiques incarnées par Katerina Golubeva qui me pousse aujourd’hui à cet hommage. Deux figures dont les trajectoires dans des films ne parlant finalement que de traversée, de décentrement (Pola X de son dernier compagnon Leos Carax, en 1999 et TwentyNine Palms de Bruno Dumont, en 2003), aboutiront à une mort brutale et prématurée. Deux figures surtout d’une féminité vaillante, un peu rude, conduisant leur compagnon d’infortune masculin (Guillaume Depardieu dans le premier film, David Wissak dans le second) jusqu’aux méandres de sa virilité, le voyant dans sa position la plus faible, mais toujours fidèles, prêtes à le porter jusqu’au bout.

Depuis les premiers films l’ayant faite connaître du milieu cinéphile (les trois premiers longs métrages du Lituanien Sharunas Bartas, qui était aussi à l’époque son époux, le fiévreux J’ai pas sommeil de Claire Denis en 1994 – cinéaste qu’elle retrouvera pour L’Intrus en 2005), c’est cette présence à la fois ferme, terrienne, et diffuse, presque fantomatique qui captiva. Comme peu d’actrices européennes, Golubeva sut incarner l’Étrangère, au sens double d’une provenance géographique extérieure (notable par son charmant accent) et d’une persistante méconnaissance. A peu près tout amateur de cinéma d’auteur l’a au cours de ces quinze dernières années vaguement « croisée », aperçue au détour d’un plan, émergeant d’une sombre forêt ou du grand noir de la nuit, mais peu sauraient, à l’heure de cette triste nouvelle, affirmer tout connaître de son jeu, avoir décrypté tous les mystères de ce visage aussi serein que mélancolique.

 

TwentyNine Palms, de Bruno Dumont (2003)

Avec seulement quinze films en vingt-six ans de carrière, Katerina Golubeva aura été une actrice rare. Difficile de mesurer la part de choix et de contraintes dont cette rareté fut la conséquence (les exemples d’acteurs et actrices passionnants en mal de rôles à leur mesure sont hélas tellement légion), mais c’est aussi en guise d’entrave à cette visibilité moindre qu’il semblait juste de lui dédier ce salut. En son nom, comme en celui de tous ces artistes de talent que nous ne connaîtrons jamais assez.

Twentynine Palms (©Tadrart Films)


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