Jericó, l’envol infini des jours

Article écrit par

Une petite ville sert d’écrin à un documentaire sur des femmes qui nous donnent une belle leçon de vie, loin des clichés sur la Colombie.

Retour à Jericó

Catalina Mesa naît et grandit en Colombie, puis poursuit ses études à l’étranger. Elle étudie le management et la communication au Boston collège, avant de s’installer à Paris pour y suivre une licence d’arts du spectacle et un master de lettres à la Sorbonne. Elle étudie ensuite la photographie, la vidéo et le montage à l’école de l’image des Gobelins, s’initie à la réalisation à La Fémis et poursuit ses études de cinéma à l’UCLA (Université de Californie à Los Angeles), où elle étudie la réalisation et l’image digitale. En 2008, elle fonde à Paris la société de production Miravus qui produit enfin son premier long métrage, Jericó, l’envol infini des jours. C’est pour le réaliser qu’elle est retournée en Colombie, et plus exactement dans la petite ville de sa grand-tante, Ruth Mesa, afin de redorer un peu l’image de la Colombie des cartels qui lui pèse encore et dont elle aimerait qu’on débarrasse son pays. Parlant de sa grand-tante, Catalina Mesa confie au dossier de presse : « C’est elle qui m’a donné le goût de la transmission orale. On pouvait arriver chez elle avec des problèmes, on en ressortait toujours en riant. Elle avait cette capacité de rire de la vie. J’ai passé beaucoup de temps avec elle. Elle nous racontait son enfance à Jericó, le village des ancêtres de mon père. Ruth est la dernière de la famille à avoir vécu dans ce village. »


La poésie de la vie quotidienne

Du coup, son film documentaire est à l’image de Ruth puisqu’on y rencontre des femmes de Jericó, dans leur quotidien qui racontent leurs amours, leurs malheurs, leurs espoirs mais toujours avec le sourire et cette indéfectible joie de vivre des gens modestes. Le tout filmé dans des intérieurs magnifiques qui, loin des clichés touristiques, donnent pourtant envie de visiter la Colombie et ce petit village perché dans les montagnes de la région d’Antioquia. Avec de sublimes images de Catalina Mesa et de Jhonatan Suarez, et un montage de Loïc Lallemand, Jericó offre un magnifique portrait de plusieurs femmes présentées dans leur univers fait de cuisine, de couture, de promenades, de rires, de prières, de parties de cartes, donnant l’impression d’une petite ville vieillissante, mais qui conserve le sens de l’humour et de la poésie. Les intérieurs, les objets et les activités, comme le patchwork présenté comme une métaphore des amours de la couturière, font allusion au livre de Gaston Bachelard, La Poétique de l’espace (1958), dont s’est inspiré Catalina Mesa pour concevoir le sens de son documentaire.


Des objets de tous les jours

Cette poésie est convoquée justement par l’exergue du début du film, qui donne en partie le sous-titre du film, avec les nombreux poèmes colombiens que la réalisatrice a dû lire pour trouver le rythme du film. Elle avait prévu d’ailleurs de faire débuter chaque entretien avec les différentes femmes par une citation poétique, mais cela aurait été, déclare-t-elle, redondant car la parole de ces femmes de Jericó est déjà très poétique en soi. Alors, elle a décidé de ne citer qu’Oliva Sossa de Jaramillo : « Mon noble Jericó est beau, enclavé dans la montagne, le mont touche l’infini… » La touche de poésie vient aussi du festival des cerfs-volants qui honorent le ciel de la ville pendant quelques jours autour de la statue géante du Christ. Ils représentent certes la liberté, l’envol, mais aussi la jeunesse et c’est par une image sur ces enfants que Catalina Mesa a voulu conclure son film. « Le film est comme un serpent Ouroboros qui se mord la queue, explique la réalisatrice dans le dossier de presse. Tandis qu’Elvira Suarez se prépare à mourir, Laura apprend à construire et à faire voler son cerf-volant. C’est la métaphore des cycles et des apprentissages de la vie, nous ne sommes que de passage, dit Miss Suarez… »

Titre original : Jericó, el infinito vuelo de los días

Réalisateur :

Année :

Genre :

Durée : 78 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..