Interview Vladimir Perišić à l’occasion de la sortie de Lost Country.

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« Au-delà du récit, de la dramaturgie, ce qui m’intéresse le plus c’est la perception du réel. »

Pratiquement quatorze ans se sont écoulés entre votre premier film, Ordinary People et Lost Country. Une période nécessaire pour mûrir un sujet éminemment personnel. Quel trajet avez-vous suivi pendant ce temps ? Pour aborder ce thème,  cette époque avez-vous envisagé de travailler sur un autre registre que la fiction, le  documentaire par exemple ? Voire même d’emprunter un autre médium comme la littérature ?

J’ai créé une petite maison d’édition. On a publié plus d’une centaine de titres, qui abordent la politique, la théorie du cinéma, mais aussi d’autres arts. Je me suis également investi, avec des amis,  dans la mise en place d’un festival de cinéma d’auteurs à Belgrade. Je n’arrive pas à concevoir le cinéma comme une sorte de profession, où il faudrait aller de film en film, tous les 2-3 ans. J’ai besoin qu’une idée murisse en moi, qu’elle s’impose comme une nécessité d’être partagée avec les autres. Concernant la littérature, après ce film je me suis dit que j’allais probablement essayer d’écrire un roman. Profondément, j’ai besoin de comprendre comment ont pu se passer des évènements aussi extrêmes comme ceux qu’on a vécus en ex Yougoslavie dans les années quatre-vingt-dix. Et d’explorer comment l’homme se comporte dans ces situations extrêmes. Oui, parfois la littérature peut être un instrument puissant pour ce type d’exploration, des parties enfouies qui échappent à la psychologie. Mais, je crois aussi beaucoup au cinéma comme outil d’exploration.

Alice Winocour a co-écrit le scénario avec vous. Ce choix semble guidé par une sensibilité commune. On pense notamment à la volonté de mettre l’impact affectif d’une situation au centre du récit. Comme l’a si bien fait Alice Winocour dans Proxima.

Alice, j’ai commencé à lui raconter mon histoire comme à un spectateur français ou étranger qui ne la connaît pas, qui ne connaît pas le sujet. A partir de là, elle m’a aidé à articuler mon histoire, à sortir de mon expérience personnelle et à me diriger davantage vers la fiction, vers quelque chose de plus universelle – une histoire d’amour entre un fils et une mère. En travaillant ensemble, on apprend aussi à se connaître.

D’autre part, j’aime beaucoup sa sensibilité dans ce qui relève de l’écriture de la Vie, au travers des actes simples du quotidien qui prennent tout leur sens quand on les observe et les décrit avec attention. Alice m’a également aidé à me libérer d’un jugement politique que je pourrais avoir sur ce qui s’est passé en Serbie. Et m’accompagner sur le terrain des émotions.

Photo de tournage, mise à notre disposition par Vladimir.

Au début du film, alors que nous sommes à la campagne, l’orage gronde, métaphore d’une perturbation d’une autre nature, plus tard en classe, un lieu sanctuarisé par essence, le conflit politique surgit. À cette époque, la jeunesse Serbe ne disposait d’aucun lieu pour être protégé des troubles politiques ?

D’une part, ce début, cet orage, je ne l’envisageais pas comme une métaphore. Nous avons filmé en début octobre, je voulais saisir cette période que l’on nomme joliment l’été indien. Un soleil presque trompeur, qui est là mais n’est plus là. Comme cette Yougoslavie dont les personnages croient encore à l’existence. Mais en 1996, elle n’existait plus.

Concernant l’absence de lieu protégé pour les jeunes : oui, absolument. Je crois que pour ma génération, qui avait quatorze ans au début de la guerre, il y avait une omniprésence non pas du politique, mais de la politique, et de l’Histoire. D’une certaine façon, nous avons construit tous les personnages de jeunes comme des blessés par ricochet. La blessure de leurs parents, pris dans cette guerre, se reflète sur eux. J’ai cherché à rendre compte de cette forme de dommage collatéral. Ces effets étaient indirects, mais infiniment intenses. Ce qui m’a intéressé, c’est la façon dont l’Histoire et la politique se sont immiscés dans nos vies, par la famille, le quotidien. De plus, dans mon récit, toutes les figures de père sont des figures défaillantes. Aussi bien chez Stefan que chez ses amis.

J’aimerais revenir à la première séquence du film. Lorsque Stefan est dans l’arbre pour la cueillette, il règne un soleil radieux, puis le temps se couvre. Il rentre avec son grand-père, le climat vient de changer rapidement.  

C’est une région du nord de la Serbie, la Voïvodine. Enfant, je passais mes étés dans cette maison de campagne avec mes grands-parents. C’est une région plate et très ventée, ce qui occasionne des changements météorologiques brusques. Je voulais retranscrire les changements de lumière qui leurs sont associés et qui font partis de mes souvenirs et sensations d’enfance lié à cette région. Mais aussi, dès le départ, mettre en place un jeu entre la lumière et l’ombre. Par la suite, le film va plonger vers la nuit et le personnage de Stefan va être aspiré par l’obscurité.

 

La protection est au cœur de la relation entre Stefan et sa mère, Markelna. Une situation complexe et ambiguë, source de dilemmes également. Pour protéger son fils la mère veut le garder très proche d’elle, le couver même,  mais dans ce cas son statut de porte-parole du partie met Stefan en danger.

Oui, je crois que la mère agit pour protéger son fils, c’est pour cela qu’elle lui ment avec autant de sincérité. Elle pense agir pour son bien, et c’est de cette sincérité que se nourrit la tragédie. Et c’est ainsi qu’elle le détruit. Pour moi, le film est l’histoire d’un personnage qui met trop de temps à faire le bon choix. D’abord, il prend fait et cause pour sa mère, se bat avec ses copains. Il devient le petit soldat du parti. Et quand il comprend, il est trop tard.

On a l’impression que celui qui s’empêtre le plus dans le mensonge, c’est Stefan ? Car il se ment à lui-même. Comme une forme de déni.

Ce qui m’intéresse, c’est notre rapport au réel. Le déni, ou l’aveuglement, quand le réel n’est pas supportable. Notre conscience fonctionne un peu comme les douanes, il y a des éléments auxquels on refuse le passage quand ils se montrent déplaisant, menacent ou dangereux pour nous. Mais les faits sont têtus, le réel revient à un moment ou un autre. On le congédie. Il va se faire voir ailleurs. On le jette par la porte, il revient par la fenêtre. Ce déni était également au cœur d’Ordinary People, le soldat refuse de prendre conscience de ses actes. La mère de Stefan lui dit finalement ce qu’il veut entendre.

Dans son jeu, l’acteur qui incarne Stefan (Jovan Ginic) a souvent le visage baissé ou regarde de côté. Il a intériorisé ce déni dans son jeu, et ça dès le début du film.

Je suis vraiment heureux que vous l’ayez perçu ainsi. Vous êtes la première personne à me poser cette question. En effet, profondément, en grandissant en Serbie dans les années quatre-vingt-dix, j’ai été marqué par ce déni qui entourait la guerre, des crimes de guerre. Je me souviens en 1997,  je suis parti en France, puis après les bombardements de l’OTAN je suis revenu à Belgrade. Dans les restaurants, les cafés, les maisons, on parlait de tout sauf de ce qui s’était passé. J’avais le besoin en moi d’explorer ce conflit intérieur qu’est le déni. J’ai essayé de le transcrire dans le comportement, dans les gestes de Stefan. Il prend conscience de l’évolution politique, mais il y a une part de lui qui voudrait se replier sur l’ignorance, rester l’enfant qu’il ne peut plus être. Au-delà du récit, de la dramaturgie, ce qui m’intéresse le plus c’est la perception du réel. Le cinéma est l’art qui se rapproche le plus du réel. Ce que Stefan comprend du monde dont il est issu est trop difficile à accepter pour un garçon de son âge.

Photo de tournage, mise à notre disposition par Vladimir.

Dans le rôle de Markelna, Jasna Djuricic est absolument fascinante. Comment l’avez-vous découverte, puis convaincu d’endosser ce personnage ? Son charisme et sa force font penser aux mères présentes dans l’univers Pedro Amodovar.

Jasna qui joue la mère et Boris qui joue le professeur de littérature sont un couple d’acteurs dans la vie. Ce sont les meilleurs acteurs de l’ex Yougoslavie. J’ai déjà travaillé avec eux dans Dremano oko, mon film de fin d’études, qui a un peu inspiré Lost Country. Dans Ordinary People, j’ai déjà travaillé avec Boris. Concernant Jasna, je suis parti de l’idée que les femmes et hommes politiques sont des acteurs. En réalisant un documentaire sur Jasna, l’actrice, je réussirai le portrait d’une femme politique. Concernant la comparaison avec d’autres comédiennes, pour Jasna, je pense beaucoup à Gena Rowlands. On perçoit les coups que la vie lui assénés tout en sentant ce désir de vivre, une force motrice. Je voulais faire également le portrait d’une femme qui incarne le pouvoir mais qui  n’est pas libre. C’est une simple porte-parole du parti, elle ne décide de rien…

Les émeutes se déroulent dans une atmosphère très étrange, comme dans un film de science -fiction, une dystopie. Comment avez-vous mise en scène ces moments -là ?

Au départ j’appréhendais ce type de scène, travailler avec un grand nombre de figurants… J’ai donc fait appel à des groupes d’anarchistes de gauche en leur demandant d’occuper les lieux – fac de chimie en l’occurrence –  avec comme consigne : procédez de la même façon que lors de vos actions. Dans un cadre de fiction, demander ces jeunes de créer le réel. Par ailleurs, j’étais habité par le désir de tendre vers le documentaire. Quand je tourne, je pense toujours à cette phrase de Rivette : tout film est le documentaire de son propre tournage.

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Interview réalisé par téléphone le vendredi 29 septembre. Merci beaucoup à Vladimir Perišić, ainsi qu’à Aurélie Dard, son attachée de presse qui a organisé cet interview.

 

 

 

 

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