Il était un père

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Difficile de passer sous silence une œuvre aussi importante que « Il était un père » dans la filmographie d’Ozu malgré le didactisme de la forme. Tiraillé entre la rhétorique propagandiste de la hiérarchie militaire japonaise, la censure de l’armée d’occupation militaire du général Mac Arthur qui lui sont imposées par l’effort de guerre, Ozu réintroduit le fil rouge de la parentalité abordé dans « Un fils unique » (1936) avec le scepticisme foncier qui le caractérise.

Le fil rouge de la parentalité

En 1942, le Japon est en passe de connaître une défaite cuisante. Peu de choix sont laissés aux cinéastes nippons sinon celui de remonter le moral de la nation en vantant son âme guerrière, le sacrifice de soi, le devoir impérissable à la patrie.

Chishû Ryû, acteur phare de la geste familiale ozuesque, incarne Suhei Horikawa, instructeur et veuf exemplaire sur plusieurs décennies qui, traumatisé par la mort tragique d’un élève dont il a la garde et dont il s’impute la responsabilité, démissionne et devient un salarié d’entreprise, patriarche vieillissant. Obsédé par une culpabilité qu’il s’impute, il inculque le sens du devoir et du dévouement indéfectibles à son fils Ryohei (Shuji Sano), uniquement préoccupé de sa réussite sociale. Dans ce drame sobre sur fond de guerre jamais montrée mais seulement évoquée de manière détournée, allusive ou allégorique, la séparation forcée entre le père et le fils est pathologique dans ses récurrences.

Le devoir et le dévouement à la nation versus le bonheur familial

“Le bonheur durable ne peut résulter que de l’alternance du plaisir et de la douleur”. “Fais de ton mieux”. “Je revivrai pour servir mon pays”. “Soyons prêts au sacrifice ultime”… Autant de mantras patriotiques exprimant la ferveur nationaliste émaillent Il était un père qu’on n’a pas précisément l’habitude d’entendre émaner des personnages des films d’Ozu.

Incorporé par deux fois en tant que réserviste de l’armée, Ozu est tout sauf un militariste convaincu  ; les réservistes n’étant pas les appelés par définition. Confronté à l’effort de guerre, Il lui faut complaire, bon gré mal gré, aux instances gouvernementales en charge  de l’industrie cinématographique nippone depuis 1939. Il exprime alors à travers ses acteurs fidèles un stoïcisme et un scepticisme à toute épreuve. Il les fait parler d’abondance d’enrôlement et d’obéissance civique alors que la caméra statique saisit les failles émotionnelles démentant leurs propos.

Comme dans tous les films d’Ozu, le drame est implicite et ne se déclare pas. Il naît de l’imbrication des relations ici père-fils. La morale sous-jacente est d’une simplicité déconcertante : le devoir passe avant tout mais il ne peut offrir en retour le bonheur ineffable d’être en famille.

Synchronie binaire des relations père-fils

La guerre obère l’avenir mais nulle trace dans le film autre que allusive. La double censure officielle et celle du gouvernement d’occupation est passée par là. Le destin est volage. Atteinte du mal du pays, la jeune génération grandit tant bien que mal en âge et rend un hommage poignant à leurs aînés :  professeurs dépositaires de la transmission du savoir. Elle se perpétue tandis que le veuvage et le célibat forcé frappent la vieille génération. Dans l’argot des militaires, le “blaireau” est un bleu, un conscrit. Et c’est de ce vocable dépréciateur dont sont affublés l’instructeur et, plus tard, son fils, qui revient comme un gag récurrent ; séparés par les contingences du devoir à accomplir. Les préceptes paternels inculqués sont stricts et rigides voire austères: veiller à garder sa place dans la société comme une mission, se  soumettre à l’autorité paternelle du pater familias comme à celle du pays. Séparés par le sacro-saint devoir éthique, père et fils ne forment qu’un lorsqu’ils sont à nouveau réunis à l’occasion de leurs parties  de pêche à la mouche rituelles dans le village côtier d’Ueda. C’est alors qu’ils composent une synchronie parfaite qu’ Ozu relaie en des plans binaires que seule la perspective d’une séparation vient  rompre inopinément. Les années défilent et cependant demeure la quiétude ineffable des instants passés ensemble. L’exhortation martiale de l’autorité impériale ne semble pas avoir prise ni entamer l’entente cordiale entre père et fils scellée au fil de rencontres sporadiques.

Rhétorique militaire et récit édifiant

Ozu célèbre les nobles sacrifices de la parentalité mais il ne goûte pas pour autant les restrictions qui le contraignent. La rhétorique militaire et le discours patriarcal subvertissent son propos.  Les films de l’époque devaient véhiculer l’éthique nationaliste et donc sa philosophie, ses valeurs et son esprit qui assuraient aux masses que le travail acharné, le dévouement et le sacrifice de soi conduiraient le Japon à la gloire ultime. Et qu’il lui fallait accepter les privations comme une sorte de purification pour le bien primordial de la nation.

Amputée par la censure de l’occupation américaine, la copie de Il était un père a survécu pour remonter jusqu’à nous. Elle montre, par endroits, ce hiatus de l’image et du laïus officiel asséné au milieu d’un récit édifiant qui pourrait apparaître foutraque n’était le savoir-faire du cinéaste à intégrer ces impédimenta. Le message propagandiste est asséné sans ambiguïté ni illusions. La conscience victimaire du Japon d’alors pose un faux dilemme entre affirmation de soi et auto-sacrifice dont le film générationnel se fait l’écho. Dans un élan patriotique teinté de paternalisme hiératique, le devoir appelle à un étouffement des liens émotionnels pourtant impérissables par-delà la perte de l’être cher.

Pour Ozu, le seul antidote au monde moderne froid et déshumanisé reste la vie de famille caractérisée par cette quiétude contemplative zen stricte et rigide et une simplicité désarmante.

 

Il était un père sort en salles dans une restauration numérique en même temps que Femmes et voyous et Récit d’un propriétaire (cf analyse par ailleurs dans nos colonnes) sous l’égide du distributeur Carlotta dans le cadre de l’événement Ozu.

 

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Titre original : Chichi Ariki

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Durée : 92 mn


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