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Entretien avec Laurent Segal

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Ne serait-ce que pour ce respect, cette aptitude à capter la passion au travail, il faut voir le documentaire sur Largo Winch. Son producteur, Laurent Segal, se livre sur un travail qui dura trois ans !

Pourquoi avoir choisi de produire un film sur Largo Winch ?

Avant même de parler de Largo Winch, l’idée de base du film était vraiment de consacrer notre travail à la création en BD. En effet, à l’heure où le cinéma adapte au grand écran à tour de bras (et parfois sans vergogne) les héros et les univers BD, nous avons décidé de faire le chemin inverse en mettant le cinéma au service de la bande dessinée. L’opportunité de travailler sur Largo Winch, nous a été donnée grâce au lien qui existait entre le réalisateur, Yves Legrain Crist et le dessinateur, Philippe Francq, seul garant d’un réel travail documentaire sur la durée.

Comment avez-vous réussi à approcher les deux auteurs de cette BD ?

Pour l’approche vous l’avez compris, elle s’est effectuée grâce au travail de préparation du réalisateur, qui a su convaincre par son projet artistique les deux auteurs. Une précision importante toute fois, qui a sans doute été décisive pour JVH et PF : pas question de faire un film hagiographique à la gloire de Largo Winch ou de ses auteurs. L’idée a toujours été d’accompagner au plus prêt les auteurs dans leurs démarches de création et d’en rendre compte.

Comment et pourquoi avoir choisi le metteur en scène Yves Legrain Crist pour la réalisation de ce film ?

Tout naturellement, vous le comprenez bien, Yves étant « l’apporteur » et le garant de la relation privilégiée avec Philippe Francq et donc naturellement aussi avec Jean Van Hamme, la question ne se posait même pas.
Mais surtout je connais Yves depuis maintenant une vingtaine d’année, j’ai produit son premier court métrage de fiction, et son premier documentaire et bien évidemment Largo est né de cette envie de continuer notre collaboration. Enfin, point très important, Yves, avant de rencontrer PF, ne connaissait même pas Largo Winch. Son travail ne risquait donc pas de devenir un regard de fan à destination exclusive d’autres fans.

Un mot sur l’adaptation ciné de Jérôme Salle ?

N’ayant pas encore vu le film, je me garderais bien de tout commentaire. Dans le droit fil de ma réponse à votre première question, il s’agit d’une adaptation cinématographique « de plus »… Notre pari avec Largo a été de porter notre regard au coeur d’un art mésestimé.


Avez-vous rencontré des difficultés pour produire ce film ?

Pour information, le budget total du film avoisine les 400 000 euros et encore, grâce au dévouement et au soutien de toute l’équipe et des nombreux partenaires techniques du film. Sans cela, le budget aurait doublé. Mais, dans le cas présent, le plus pénalisant n’a pas tellement été le budget ; les problèmes ont plutôt été liés… au plan de financement, qui est resté désespérément vierge tout au long de cette véritable aventure de production ! Aucun partenaire télé, ciné ou organisme soutenant la production audiovisuelle en France ou en Belgique, n’a apparemment jugé le projet digne d’intérêt… Ni même Dupuis (éditeur de Largo Winch), et leur filiale audiovisuelle (aucun risque d’un quelconque lien « institutionnel » entre nous !). Il a donc fallu totalement autoproduire le film. On peut même aujourd’hui dire que nous devons en grande partie notre salut aux organismes sociaux (URSSAF, congés spectacle, audiens etc… et oui !), qui ont accepté d’échelonner nos dettes et permis d’atteindre la phase d’exploitation du film… Ils figurent d’ailleurs tous au générique de fin du film, en lieu et place des partenaires ou coproducteurs habituels de ce type de production !

Pourquoi selon vous les portes des chaînes TV se sont souvent fermées devant votre projet ?

Je ne peux l’expliquer, tout simplement, que par le manque de considération que les chaînes portent à la Bande Dessinée en général. En effet, à part sur la chaîne Public Sénat, qui se soucie de l’univers et du public BD alors qu’il n’y a pourtant pas une semaine dans l’année qui ne voit une ville organiser son festival de bande dessinée ! En tout cas pas le service public et France Télévisions !
Pour être tout à fait précis, après trois ans de démarches, ARTE FRANCE a fini par s’intéresser de très près à notre travail, mais malheureusement l’équipe éditoriale allemande à opposer son veto catégorique à toute coproduction, la BD n’ayant pas du tout le même impact que chez nous (si on excepte Astérix ou le phénomène Manga).

Votre film prend le temps de poser les bases du quotidien des deux auteurs, est-ce que cette méthode de production et de réalisation est volontaire ?

Non seulement elle est volontaire, mais je crois que c’est surtout la vraie force de notre travail : avoir pris le temps d’accompagner sur la durée le quotidien de deux auteurs au travail. C’est ce qui évidemment coûte le plus quand on produit un film : le temps !
J’en profite pour préciser que le tournage du film s’est déroulé de septembre 2005 à mars 2007 pour près de 10 semaines en compagnie des auteurs et près de 100 heures de rushes. Ce qui a du coup nécessité par la suite plus de trente semaines de postproduction. Si l’on inclue le travail de développement du projet, Largo représente donc au total 3 ans de travail…

Ce qui étonne d’emblée en voyant le film, c’est le désir des auteurs de remettre la bande dessinée à sa véritable place. Tout comme la littérature en somme ?

Ce qui est surtout souhaitable c’est que les spectateurs du film ressentent et pensent cela !

On parle beaucoup de liberté dans ce film. J’ai l’impression que cette volonté de résister est profondément révélatrice des problématiques que vous avez rencontrées durant le tournage ?

Effectivement, le fait que ce film soit entièrement autoproduit, n’a pas produit que des effets pervers mais nous a aussi laissé une grande liberté de traitement et permis de produire un film qui échappe à tout formatage. Une vraie liberté de création à toujours un prix…

Avez-vous des remontées suite à la diffusion de votre film ?

Comme il a fallu aussi faire exister le film par nous-mêmes, nous avons donc essayé de toucher en premier le coeur de notre public : celui que la BD passionne. Nous avons donc pu sortir fin 2007 avec le soutien de Jean van Hamme et Philippe Francq une réedition limitée du tome 15 « Les trois yeux des gardiens du Tao » proposant notre film en DVD. Durant toute l’année ce tirage « collector » a trouvé son public et est aujourd’hui quasiment épuisé (près de 12 000 exemplaires vendus). D’où l’édition du DVD seul, que nous venons de sortir (en vente en librairie et sur le site … depuis le 5 novembre dernier) proposant une heure de bonus et un vrai travail d’édition vidéo qui n’avait pas été possible l’année dernière (premier tirage : 5000 exemplaires). En parallèle, de nombreuses projections en salles de cinéma et en festivals de BD ont été organisées tout au long de l’année et le film sort enfin dans une salle à Paris (le Reflet Medicis, 3 rue Champollion 75005) pour une première semaine d’exploitation du 17 au 23 décembre 2008 (simultanément à la sortie d’un certain… Largo Winch, dont vous avez peut être entendu récemment parler…!). Enfin, et pour arriver à mettre enfin un pied dans le monde du petit écran, nous venons de terminer la version 52 minutes de notre travail qui sera diffusée sur la chaîne Public Sénat.

Des Projets ?

Pour l’instant seul nous occupe d’arriver à « rentabiliser » notre travail et notre investissement (le mot n’est certes pas très joli mais c’est bien aussi de cela qu’il s’agit). Il s’agit encore et surtout de le faire découvrir partout où c’est possible et où on l’estime digne d’intérêt. Ce qui nous amène à nous déplacer dans de nombreux salons et festivals de bande dessinée. A chaque fois c’est l’occasion de rencontres marquantes et bien évidemment, donner une suite à notre travail en continuant à explorer l’univers BD et ses auteurs serait passionnant. Mais pas question de recommencer un travail sans le soutien et l’aide d’une chaîne de télévision, notamment !

Le site officiel du documentaire


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