DVD Claude Chabrol: Le Boucher, La Décade prodigieuse, Les Noces rouges

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Opening Vidéo édite trois Chabrol des années 1970. « Vous aimez la viande ? »

Cinéaste parmi les plus prolifiques, il y a de tout chez Claude Chabrol, de bons morceaux et ce qui reste autour de l’os. Mais chacun de ses films, à sa manière, a su mettre en avant deux traits caractéristiques de l’art du maître : une bonne découpe et un bon portrait. Après Les Biches, Que la bête meure et La Femme infidèle, Opening Vidéo poursuit l’édition en dvd des films de Claude Chabrol avec deux chefs-d’œuvre et une vraie curiosité. Les trois films mettent en scène ce qu’on considère comme les marottes traditionnelles du cinéaste : l’étude de la bourgeoisie provinciale et la naissance du meurtre dans l’esprit humain. Trois films comme trois origines divergentes du crime : la pulsion (Le Boucher), la volonté de puissance (La Décade prodigieuse), le crime adultérin (Les Noces rouges).

Le Boucher (1969)

« C’est un rêve… un rêve. Avoir un boucher qui vous choisit la viande. »
Quelques dessins au cœur de la pierre comme l’inscription la plus ancienne des pulsions humaines. On s’inscrit dans le village (l’Eglise, l’école, le monument au mort…) et au cœur des rituels sociaux (le mariage, la danse, la boisson, la fierté du métier…). La femme et l’homme, le moderne et l’ancien. Elle, c’est l’étrangère, la femme moderne, quasi gravure de magazine, belle et altière, l’institutrice. Comme toutes les femmes chabroliennes, elle fascine. Ici, c’est le boucher qui est fasciné et qui offre un gigot comme on offrirait un bouquet. Mais dans la forêt les cadavres vont s’accumuler. Dans une double ascendance Hitchcock/Lang, Chabrol nous mène gentiment en bateau, nous balade de MacGuffin en vraies preuves qu’on refuse évidemment de voir, et nous emprisonne toujours un peu plus dans le mensonge. Chez Chabrol, même l’innocent a les mains et l’esprit sales. Une culpabilité de tous les instants est à l’œuvre.

La Décade prodigieuse (1971)

« Mon pauvre Paul ! J’ai peur que vous soyez enfermé dans un labyrinthe. »

Drôle d’objet que cette Décade qui réunit à la fois Piccoli, un habitué des Chabrol des années 1970, Marlène Jobert, Anthony Perkins (à jamais maculé du sang de Psychose) et l’immense Orson Welles, immense étant en partie à prendre au premier degré, il occupe à l’époque beaucoup de place dans le plan ! Il est question de regard dans La Décade prodigieuse, à l’image des visions organiques et nauséeuses qui ouvrent le film. De vision empêchée plus précisément. Au cœur d’une intrigue quasi incestueuse, Piccoli en bon personnage chabrolien, entre adjuvant et enquêteur, fonce bille en tête et se plante sur toute la longueur. Si la sauce ne prend pas vraiment (le film est un collage un peu trop laborieux d’éléments qui restent hétérogènes), c’est un vrai plaisir de voir le cinéaste distiller ses éléments pour berner personnages et spectateurs. Parce que finalement, un film moyen de Chabrol est souvent bien plus intéressant qu’un film réussi de… beaucoup de réalisateurs en fait.

Les Noces rouges (1973)

« Tu te rends compte ? Tu te rends compte si on nous découvrait ? Quelle horreur ! »

Piccoli/Audran, amants, dont les époux prennent trop de place. On imagine assez vite la suite. Pas de suspense donc, juste la naissance d’un désir de meurtre, pour être tranquille, enfin. Et Chabrol de questionner l’origine de la pulsion meurtrière : inhérente à l’homme ou circonstancielle ? Les personnages des Noces rouges ont ce ton blanc qu’on retrouve souvent chez Chabrol. Fantoches désincarnés, récitatifs, ils sont absents à eux-mêmes et aux autres. Attention, le personnage au langage blanc ne dit pas vrai. A l’image de Mica Muller (Isabelle Huppert) dans Merci pour le chocolat : « Il faut sauver les apparences, il n’y a que ça qui compte. » Parce qu’on ne bouscule pas un monde petit-bourgeois.
 
Au-delà de la qualité même des films, l’édition en dvd des films de Chabrol permet d’appréhender, outre la cohérence d’une œuvre fleuve, la récurrence de certains motifs de films en films. La caractérisation d’un espace-temps autrement que par un intertitre explicatif, mais par une inscription par l’image. Les séquences de conduite nocturne : alternant entre plan fixe sur le conducteur et vue subjective sur la route, souvent à la fin du film, dans un double mouvement, la voiture précipite l’action vers son climax : l’accident, généralement un meurtre déguisé. Ou encore la fluidité des flashbacks, les figures de la répétition… Chabrol a régulièrement dit qu’il n’avait pas fait de chefs-d’œuvre, mais tentait néanmoins de faire que l’ensemble de sa filmographie constitue une œuvre en elle-même. Si on ne peut que contredire, films à l’appui, la première partie de son énoncé, l’édition en dvd permet de voir ou revoir parmi les plus beaux films du cinéma français et aussi de mieux comprendre cette comédie humaine que nous concocte Chabrol depuis plus de cinquante ans.

 

Bonus : une courte et inégale présentation de chaque film par Yves Alion, entre information précieuse et anecdote stérile, à laquelle il manque cruellement une contextualisation par des extraits. Il vaut d’ailleurs mieux se dispenser de celle du Boucher. Les films-annonces d’origine offrent un autre regard sur l’oeuvre, montrant les choix de communication de l’époque et permettant de mesurer les bouleversements qu’a connu la bande-annonce de cinéma en quarante ans.


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