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Du silence et des ombres

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Un temps d’avance sur l’Histoire : les enfants d’Atticus Finch.

Du silence et des ombres, réalisé en 1962 par Robert Mulligan, est adapté du best-seller d’Harper Lee, publié deux ans plus tôt. Le film, à sa sortie, connaît le même succès que le roman éponyme. Le film choisit de placer Scout, la petite fille devenue femme, comme narratrice des événements de son passé, de son enfance, qui prirent place dans les années trente. C’est dans une petite ville où l’on s’ennuie, du nom de Maycomb, que Scout a grandi, auprès de son frère aîné Jem et de son père, Atticus Finch.

Les enfants d’Atticus Finch sont les représentants d’une nouvelle génération, plus libérée et tolérante. On imagine très bien Scout et Jem, âgés d’une trentaine d’années dans les années soixante où les mœurs et les états d’esprit évoluent, grâce à des gens comme eux, prêchant le respect et le pacifisme. Le procès que vit Atticus pour défendre un homme noir, et les dires qu’ils entendent de tous côtés sur ce père qu’ils admirent tant, agit sur les enfants comme une véritable initiation par rapport à la politique et à la société dans laquelle ils vivent, enlisée dans son conservatisme. Les deux enfants possèdent aussi le rôle de défenseurs : ils doivent sans cesse prendre la défense de leur père contre ceux qui l’accusent d’être « amoureux des nègres ». Pourquoi tout le monde l’accuse, ça, ils ne le comprennent pas très bien, et c’est à coup d’interrogatoires forcenés qu’ils réussiront à arracher les mots de la bouche d’Atticus, qui cherche malgré tout à les préserver. Mais aucun enfant ne peut rester épargné bien longtemps de la bêtise humaine. La force de l’éducation qu’Atticus Finch donne à ses enfants se trouve dans la manière qu’il a de communiquer avec Scout et Jem, en toute franchise et honnêteté. Il explique les choses telles qu’elles sont et ne cherche pas de prétexte pour préserver la fausse naïveté de ses enfants en leur cachant la réalité des événements.

Atticus Finch dit la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Traiter un tel sujet en optant pour le point de vue de deux enfants est une manière, à ce moment-là (les années trente), d’appréhender les choses sous la tutelle de l’innocence. Les enfants jouent et ne pensent pas aux lendemains mais la dureté de la société dans laquelle ils vivent va doucement les faire grandir. Ils perdront quelques étoiles brillant dans leurs yeux mais y gagneront en force de caractère. Ces deux mômes robustes n’ont pas fini de donner des leçons aux enfants qui les entourent. Le film fait ainsi s’entrechoquer différentes visions d’une même société. Dès leur enfance, Scout et Jem s’engagent dans une lutte acharnée contre toute une idéologie placée sous le joug de la race. Rien que le mot fait frissonner. La morale de ces deux enfants ne sera jamais, grâce à un père comme Atticus Finch, esclave de la répression sociale, qui agit sur les mœurs des gens comme un bourreau sur sa victime. Action à double tranchant : le peuple des années soixante va se rebeller contre ce cocon conservateur qui va exploser, propulsant des mauvaises graines de-ci de-là, des bribes d’imbéciles dont la société d’aujourd’hui garde encore des traces.
Le générique de début est bien pensé et annonce la couleur du film. L’air entonné par le petit garçon qui nous fait entrer, grâce à des gros plans de différents objets, dans sa boîte à trésors, nous fait aussi, dès ce moment-là, entrer dans son monde de dessins ondulés, de crayons de papier, de billes qui roulent, suivant une série de travellings harmonieux.

 

Cal : plus qu’une domestique, une deuxième mère

 

La musique, composée par Elmer Bernstein, accorde son rythme à celui d’une psychologie infantile pleine de soubresauts. Notes de musique et pensées enfantines se confondent en une douce harmonie. Mais le monde des adultes, brute et terre-à-terre, vient constamment rompre l’univers chimérique d’enfants qui se perdent dans des histoires tirées par les cheveux mais qui, au moins, les font un tant soit peu rêver. La plus belle illustration en est sûrement la scène où Jem raconte à Scout et Dill l’histoire des Radley. Sa voix se fait plus envoûtante, cherchant à provoquer l’angoisse de ses jeunes auditeurs face à ce récit effrayant. La musique s’assombrit, teintée de sonorités oniriques. Tout concorde pour que le spectateur plonge lui aussi tout entier dans l’imagination débordante du petit Jem. Mais la tante Stéphanie entre dans le champ, pousse une réplique, attrape son neveu par l’oreille et brise la mélodie de manière brutale. À son tour, elle raconte l’histoire des Radley, d’un ton sec et sans merveilles, qui ne transporte plus personne.

 

Atticus Finch et ses enfants : seuls face aux villageois

Les cadres se placent à hauteur d’enfants et une belle coordination se met en place entre la fluidité des mouvements de caméra et la souplesse de chacun des gestes de ces mômes qui ne tiennent pas en place. Les choses ne semblent exister que par le regard que les enfants portent sur elles, sur les événements qui les entourent et qu’ils cherchent à comprendre. Scout et Jem ne veulent pas attendre d’être grands pour comprendre. Certains plans deviennent totalement subjectifs, le spectateur revêtant le corps et le regard de l’enfant, comme ce premier plan subjectif, au début du film, où l’on voit à la place de Jem avant d’avoir vu Jem lui-même. Ce qui importe, ce n’est donc pas le regard que nous allons porter sur ces enfants, mais le regard que eux vont apposer sur les événements qui les entourent. Chaque état d’esprit de Scout et Jem est scruté par la caméra qui se focalise sur eux et sur chacune de leurs réactions. Elle est belle, la manière dont le cadre fixe l’un et l’autre des deux enfants à des moments cruciaux des événements. Ils semblent vite déroutés et leurs regards, apeurés, montrent de grands yeux ébahis et leur bouche en reste bée, comme au moment où Atticus se montre excellent tireur, abattant un chien enragé pour protéger les siens.

Durant de tels instants, la caméra choisit de se focaliser sur les enfants et non sur la véritable action qui est en train d’avoir lieu sous leurs yeux. Le cadre cherche à percevoir les réactions de Scout et Jem par rapport à un événement qui, pour nous spectateurs, est considéré comme un hors-champ. C’est le champ de l’enfant qui intéresse la mise en scène avant toute autre chose, montrant leur appréhension face à la dureté et aux faiblesses d’un monde qu’ils croyaient imperturbable. Leur petit cocon et leurs préoccupations enfantines vont se voir secoués par l’agressivité et la méchanceté des gens avec lesquelles ils devront composer toute leur vie. Ce sont des yeux d’enfants un peu tristes, et déjà révoltés, qui se posent sur un procès dont Atticus Finch et Tom Robinson ne finiront pas vainqueurs. Dans la défaite, Atticus restera droit et fier, comme toujours, mais Scout et Jem, qui subissent constamment l’immense influence de leur père, vont soudain se retrouver face aux faiblesses de ce dernier. Mais ce combat n’est pas perdu d’avance et Atticus le sait : si ce n’est pas lui qui le gagne, alors ce seront ses enfants, dans quelques années, qui seront vainqueurs de cette lutte contre l’intolérance.

Gregory Peck excelle dans l’incarnation de ce personnage exemplaire qu’est Atticus Finch, mais ce sont les enfants qui portent le film, personnages inépuisables incroyablement interprétés par de jeunes acteurs aux moues inoubliables (1). Scout et Jem sont de toutes les séquences, chaque plan se compose selon eux. Les enfants n’aiment pas agir individuellement et restent dans le même champ.
Malgré son aspect quelque peu manichéen, le film ne se perd pas en niaiseries. Au contraire, la mise en scène ne se montre pas tendre avec Scout et Jem qui se font littéralement agresser, dans la forêt, le soir d’Halloween. La violence envers les enfants est suggérée par des gros plans ainsi que par des jeux d’ombres et de lumière, mais c’est surtout à travers l’œil de Scout que l’on perçoit toute cette bestialité hors-champ. Rien ne leur est épargné et ils subissent les conséquences directes d’un racisme nauséabond. C’est Boo Radley qui va les sauver des mains du prédateur Bob Ewell. Boo Radley, sur lequel les enfants ont tant conversé et imaginé de choses, tout au long du film. Boo Radley, qui apparaît à la fin du film comme un ami imaginaire qui prendrait enfin forme (2).


Robert Duvall est Boo Radley, l’ami imaginaire aux airs louches

To Kill a Mockingbird ne fait pas partie de ces œuvres qui vieillissent mal. Cinquante ans après, le film, comme le roman, ont atteint le statut d’œuvre culte, parce que son sujet de fond reste à jamais actuel. La société d’aujourd’hui, portée par un président noir américain, ne peut que remercier des gens comme les Finch, qui ont toujours soutenu la cause et se sont battus auprès de la communauté noire.

Voilà un film qui ne vieillira jamais. Parce qu’il faudra toujours continuer de prêcher la tolérance. Parce que les enfants continuent de grandir dans un monde de brutes.

(1) Mary Badham et Phillip Alford.
(2) Boo Radley est interprété par le jeune acteur charismatique Robert Duvall, dont c‘est la première apparition au cinéma.

Titre original : To Kill a Mockingbird

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Genre :

Durée : 129 mn


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