Dol ou la vallée des tambours

Article écrit par

Un peuple, trois pays et tant de différences. C’est autour de cela que tourne le dernier film de Hiner Saleem dont la thématique kurde est omniprésente dans tous ses films, du Passeurs de rêves à Kilomètre zéro sans oublier Vodka Lemon. Avec Dol, Saleem se penche principalement sur le cas du Kurdistan de Turquie, même […]

Un peuple, trois pays et tant de différences. C’est autour de cela que tourne le dernier film de Hiner Saleem dont la thématique kurde est omniprésente dans tous ses films, du Passeurs de rêves à Kilomètre zéro sans oublier Vodka Lemon. Avec Dol, Saleem se penche principalement sur le cas du Kurdistan de Turquie, même si Azad, son héros, va être amené à traverser également le Kurdistan d’Irak et celui d’Iran.

L’idée de départ lui est venue de cette phrase révoltante entendue au Kurdistan de Turquie affirmant : « Heureux celui qui se dit Turc ». Le film portera donc sur l’exode de cet homme obligé de fuir son pays après avoir blessé un militaire turc ; mais le thème fort du film est surtout lié au problème de l’identité rencontré par un peuple pas vraiment reconnu et que « l’être supérieur » turc cherche à annihiler. Dol n’échappe alors pas à la règle et fait partie des œuvres engagées du réalisateur sur le plan politique, cherchant ainsi à faire reconnaître les droits d’un peuple dont certains souhaitent le priver.

A travers le personnage d’Azad et de son histoire, Saleem désire mettre en lumière l’absurdité de l’administration turque qui veut détruire l’identité kurde. La supériorité dont elle se réclame n’est pas fondée et n’a aucune raison d’être. La difficulté de se construire dans un pays sans réelle identité politique, sans unité géographique, est bien présente. L’indignation aussi. Hiner Saleem la traduit par ce gros ballon blanc, représentant l’oppressante Turquie, et qui s’envole à la fin, montrant qu’il faut que cette situation cesse et se transforme.

Dol fait appel à de nombreuses autres images permettant ainsi au réalisateur de rester subtil dans ses cris de rage ou de détresse. Le symbole de la vache qui se meurt devant un drapeau turc dans la montagne kurde où il est inscrit « Heureux celui qui se dit Turc » est lourd de sens, bon exemple du chemin emprunté par le réalisateur pour faire passer son message. Mais le récit n’est pas tout noir et le réalisateur glisse peu à peu vers la lueur d’espoir qu’a fait naître la position du Kurdistan d’Irak après la chute de Saddam Hussein.

Nous en sommes sûrs, ce récit est politique, le scénario sert une cause ; c’est un film militant. Mais il ne faut pas non plus oublier que Hiner Saleem est avant tout un cinéaste qui sait manier la caméra, jouant parfois le rôle de l’œil, se laissant aller à de grands plans sur les montagnes kurdes décrivant ainsi un paysage souvent inconnu du spectateur, lui permettant aussi de s’imprégner de l’atmosphère qui règne dans cette partie du monde. De temps à autre, la caméra délaisse son rôle de regard pour devenir le cadre du récit où les personnages évoluent en totale liberté. « Ce sont […] les acteurs et le paysage qui bougent dans le cadre ». Notamment dans la dernière scène, la caméra est totalement immobile et les acteurs dansent, comme des marionnettes en transe qui tournoieraient avec pour partenaire, la mort. Ce procédé permet à Hiner Saleem d’introduire un semblant de légèreté dans un récit au sujet dur, difficile et délicat, le tenant à cœur.

Le film permet alors au spectateur de prendre conscience de certaines choses et d’en approfondir d’autres. Il lui donne aussi l’occasion de connaître visuellement ce pays qu’est le Kurdistan à l’endroit où trois frontières le déchirent, au centre du Triangle des Bermudes.

Titre original : Dol

Réalisateur :

Acteurs : , ,

Année :

Genre :

Durée : 90 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

La ragazza di Bube : une leçon d’humanité

Dans l’arrière-pays toscan à peine libéré du joug fasciste, un lien indéfectible se noue entre le jeune partisan Arturo dit  » Bube » , le vengeur, et Mara, jeune sauvageonne en mal d’amour. Dans les convulsions et les remous politiques de l’ immédiat après-guerre, Luigi Comencini filme le passage à l’âge adulte de la jeune paysanne immature. Ballotée par des événements qui la dépassent, elle prend brusquement conscience de sa nature profonde. C’est aux côtés du maquisard qu’elle va forger une expérience désabusée de la vie. Relecture actualisée..

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

Nuit et Brouillard ou comment convoquer l’indicible

A revoir « Nuit et brouillard », le documentaire d’Alain Resnais nous plonge dans une sidération honteuse. Les images de déshumanisation génocidaire hantent sans répit notre mémoire et convoquent notre mauvaise conscience collective. Elles sont le contrepoint du plaidoyer élégiaque en faveur d’une paix universelle que sous-tend la sublime prose littéraire de Jean Cayrol, écrivain-poète et résistant déporté à Mauthausen en 1942. Le présent des ruines et de désolation est le pendant d’un passé tragique qu’il s’agit de raviver douloureusement pour le tirer de l’oubli terminal. Dix ans après la découverte de l’ampleur victimaire de la « solution finale » sciemment élaborée par les dignitaires nazis, la mobilité contemplative des travellings parcourant les vestiges de la machine concentrationnaire vient contrebalancer la stase des charniers de cadavres amoncelés ad nauseam et déblayés par les bulldozers dans un précipité hallucinant. Relecture de ce documentaire fondateur à l’aune de notre regard rétrospectif contemporain..