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Coffret Nacho Cerda : la trilogie de la mort (The Awakening, Aftermath, Genesis)

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Dans The Awakening, l’action se situe dans une salle de classe où un adolescent se rend compte que tout le monde excepté lui est figé. Il cherche à comprendre d’où lui viennent ces flashs et cette solitude forcée. Le récit d’Aftermath se situe au niveau -6 d’une morgue. Deux médecins légistes scient et découpent des […]

Dans The Awakening, l’action se situe dans une salle de classe où un adolescent se rend compte que tout le monde excepté lui est figé. Il cherche à comprendre d’où lui viennent ces flashs et cette solitude forcée. Le récit d’Aftermath se situe au niveau -6 d’une morgue. Deux médecins légistes scient et découpent des cadavres tandis que l’un d’entre eux se prend d’affection pour l’un des morts. Genesis quant à lui narre le désarroi d’un homme ayant perdu sa bien-aimée et qui tente de la faire revivre par le biais de ses sculptures.

Trois courts métrages réalisés sur presque dix ans pour trois visions de la mort radicalement différentes. Surnommés La Trilogie de la mort, ils ont permis à son réalisateur Nacho Cerda d’être reconnu dans le monde entier. Les voir d’une traite permet d’appréhender ainsi l’évolution de sa mise en scène ainsi que sa capacité à aborder ce thème si délicat, de la manière la plus brutale ou absolument romantique. Passage en revue des œuvres.

Œuvre collégiale réalisée dans le cadre de ses études, The Awakening est une sorte de conte sur la naïveté de la jeunesse face à la mort. En noir et blanc et tourné en 16 mm, ce court métrage de 7 mn s’appuie sur une mise en scène assez sobre, peu de mouvements de caméra, jeu d’acteurs à son stricte minimum, pour signifier le passage dans l’autre monde du jeune homme en question. Seule une bande son expérimentale proche d’un John Cage ou d’un La Monte Young accentue le caractère étrange de l’histoire. Si The Awakening n’est pas très marquant en terme de réalisation, il annonce en revanche la thématique récurrente de la mort chez les œuvres futures de Cerda ainsi que son aptitude à installer une ambiance en utilisant le moins d’artifices possibles. Aptitude qui lui sera indispensable pour tourner le cauchemar qu’est Aftermath.

Aftermath a pour thème principal la nécrophilie, sujet tabou et extrême très peu abordé au cinéma. Il y eut Nekromantik, série Z crade, Kissed, drame romantique et macabre à souhait, les deux films français Lune froide et J’aimerais pas crever un dimanche, ainsi que le monument gothique de Mario Bava, Le Masque de démon, et c’est bien tout ! C’est dire du peu d’intérêt des réalisateurs pour un thème comme celui-ci. Et cette nouvelle incursion dans l’une des sexualités les plus pathologiques qui soit, parvient sous le regard de Cerda à une beauté formelle troublante et absolument inimaginable. Ou comment jouer sur l’attirance de la répulsion.

Le statut culte d’Aftermath n’est pas usurpé. Bête de festival, le court de Cerda révulse autant qu’il fascine. D’une précision chirurgicale, la caméra effleure les corps accidentés et passe en revue tous les instruments et bocaux prophylactiques indispensables pour le métier de coronaire. Et c’est ce ton quasi documentaire qui rend le film si dérangeant. Cerda ne passe aucun détails sous silence et, sans pour autant tomber dans la complaisance, s’attarde sur la découpe des corps, sur le bruit des os broyés et les sons métalliques des scalpels. Effet de malaise renforcé par l’assourdissant silence dominant tout le métrage. Pas un mot n’est prononcé, seul règne le souffle de la mort. A cet égard le travail du son est magistral, le 5.1 renforçant l’impact des opérations et des bruits organiques.

Il faut aussi noter la superbe esthétique d’Aftermath due à une photographie léchée et très soignée. Le film a beau basculer dans l’horreur, les tonalités grises et blanches du lieu se mélangent aux déversements organiques telle une fusion entre des peintures de Bacon et l’esthétique hospitalière. Un carnage bien sous tous rapports pourrait-on dire. Cerda enfin, en metteur en scène inspiré, attendra le dernier instant pour filmer le terrifiant passage à l’acte, scène des plus révulsives qu’il ait été donné de voir sur un écran, si ahurissante qu’il est difficile d’en détourner le regard. Un must dans le genre, éprouvant et aux qualités plastiques indéniables.

Genesis en revanche se positionne à l’exact opposé d’Aftermath. L’histoire de cet homme essayant d’exorciser la mort de sa femme par la sculpture fait penser au mythe du Golem ou à celui de Frankenstein. Et donne au film un ton résolument romantique et dramatique.

Concentrant son récit dans l’atelier d’un sculpteur, Cerda plonge dans cette pratique artistique millénaire consistant à magnifier le corps humain à travers le temps. La beauté du corps ne s’altère pas et l’amour d’une plastique parfaite ne peut disparaître. On passe ici du corps mort d’Aftermath au corps en pierre éternel. Point de liaison singulier entériné par le sculpteur qui taille sa matière comme le coronaire ouvre la chair. Deux manières de façonner le corps, deux approches pour le pérenniser.

Sur ce canevas, Cerda va opérer un renversement de la dialectique du vivant et du mort, figeant la chair et vivifiant la terre (mythe du Golem). Il plonge sa caméra dans les creux des statues tandis que le sculpteur est filmé comme une âme en peine s’effaçant peu à peu du monde des vivants. Jouant énormément sur les ombres et lumières de l’immense atelier, il transforme l’espace en scène de tragédie ou se joue l’avenir de l’homme. Cette tragique histoire d’amour par delà la mort est sublimée par le choix d’une mélancolique musique classique. Tout simplement beau et touchant.

Tour à tour intrigante et familière, horrible et somptueuse, cette Trilogie de la mort est une œuvre magnifique, nous rappelant que la mort, la vie et l’amour ne font qu’un. Cerda aurait pu l’intituler la Trilogie du Vivant.

Titre original : The Awakening

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Durée : 10 mn


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