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Autopsie de la conscience de l´avocat dans le cinéma américain

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Atticus Finch (Gregory Peck). Paul Biegler (James Stewart). Frank Galvin (Paul Newman). Chacun des trois portraits d´avocats relève de l´exercice de style pour un acteur.

Pas d’ebrouffe ni d’esquive. Il est nécessaire de s’investir dans son rôle. Pourtant derrière chaque personnage incarné à l’écran, une vision personnelle transparaît. L’occasion de disséquer un métier, celui d’avocat au regard de l’une de ses composantes, sa conscience à travers un aperçu composé de trois films américains incontournables.

Autopsie pour un meurtre de Otto PREMINGER (1959). Paul Biegler accepte de défendre un militaire accusé du meurtre de l’amant de sa femme lors d’une rixe dans un bar. Le procès tente d’établir dans quelle mesure un homme peut temporairement devenir « fou ».

Du silence et des ombres de Robert MULLIGAN (1962). Atticus Finch, avocat dans une ville américaine de Province défend un homme issu d’une minorité accusé de violences aggravés et du viol d’une jeune fermière. Le procès se transforme alors en plaidoyer contre les préjugés racistes et pour l’égalité entre les américains.

Le Verdict de Sidney LUMET (1982). Frank Galvin, avocat en perdition, est recommandé par un confrère pour la défense d’une patiente, dans le coma, victime d’une erreur médicale. Plutôt que d’accepter une transaction offerte par la clinique défenderesse, Frank Galvin décide unanimement d’aller au procès, contre l’avis de son client, mais pour sa propre rédemption.


L’avocat américain face à l’opinion publique, fusion ou confusion avec la conscience collective (Du silence et des ombres, Autopsie d’un meurtre, Le Verdict)

How green was my valley. Dans le procès, l’avocat américain ne fait pas uniquement face à son propre ressenti mais il doit emporter l’adhésion de la salle d’audience, des jurés, de l’opinion publique, de ce que l’on pourrait appeler la conscience collective, métaphore de l’idée de justice. Le système du jury, archipel des membres de la communauté est en ce sens une traduction de cette dogma collective. Le juge n’intervient que pour arbitrer les conflits et faire avancer le débat et non véritablement pour « dire le droit ».

Le cadre choisi dans Du silence et des ombres et dans Autopsie d’un meurtre est le même. Celui d’un village, d’une petite communauté américaine. Pauvre. Agricole. Les « farmers » constituent l’opinion publique de la salle d’audience au même titre que les membres du jury. Ces différents visages composent le visage de la justice. Avec leurs espoirs et leurs préjugés.

L’avocat américain incarne alors un interprête de cette conscience collective plus qu’un défenseur. Le verdict du jury constitue l’assimilation ou le rejet de la conscience collective revendiquée par l’avocat.

Dans Le verdict, la fin du procès est marquée par une vive discusion autour de l’admission d’une preuve capitale, un questionnaire médical prétendu falsfifié par un médecin. Invoquant une jurisprudence constante, la défense obtient le rejet de cette simple photocopie comme mode de preuve. La défense de Frank Galvin échoue. Il n’en demeure pas moins que le témoignage de l’infirmière en cause qui produit ce document détermine la conviction du jury quant à l’authenticité douteuse de ce document.

Dans son plaidoyer final, Frank Galvin fait référence à cette conscience collective qui transcende, la recevabilité d’une preuve. « Today you are the law. You are the law. Not some book… not the lawyers… not the, a marble statue… or the trappings of the court. See those are just symbols of our desire to be just. They are… they are, in fact, a prayer: a fervent and a frightened prayer. » La question posée par James Stewart dans Autopsie d’un meurtre rejoint cette problématique. Comment convaincre un jury d’effacer de sa mémoire une preuve qui lui a été présentée, au prétexte qu’elle serait irrecevable sur le plan de la procédure ? L’irrecevabilité d’une preuve n’efface pas son empreinte sur la conscience, ni l’intime conviction qu’elle a pu engendrer.

Si la fusion de la conscience collective se confond avec le plaidoyer de l’avocat en cas de verdict positif, il ne faut pas la confondre avec la conscience personnelle de l’avocat.

Dans Du silence et des ombres, alors qu’Atticus Finch sort de la salle d’audience, le mari de la victime l’interpelle directement sur son rôle dans la défense de l’accusé. « What kind of man are you ? You got children of your own. » La référence aux enfants d’Atticus renvoit indirectement au comportement d’un bon père de famille. L’idéal de l’avocat est-elle celle du bon père de famille ? Atticus Finch ne semble pas se laisser séduire par ce raccourci de pensée.

Le point de vue défendu par Atticus Finch est pour le moins assez classique, presque manichéen. « You never really understand a person until you consider things from his point of view. ». Les propos d’Atticus Finch traduisent ainsi l’indépendance d’esprit de l’avocat par rapport à la conscience collective. « One time Atticus said you never really knew a man until you stood in his shoes and walked around in them. » Cette vision neutre de l’avocat vient pourtant en contradiction avec l’affect qui compose le personnage. Derrière l’avocat, il y a avant tout la conscience d’un homme pour ne pas dire d’un père de famille. Cette fusion ou confusion des consciences est cependant propre au roman To Kill a Mockingbird de Harper Lee.

Otto Preminger reprend dans Autopsie d’un meurtre cette idée de fusion des idées autour d’une conscience collective qui s’impose à l’avocat. L’avocat Parnell Emmett McCarthy évoque cette alchimie de l’esprit collectif lors de l’élaboration du jugement. « Twelve people go off into a room: twelve different minds, twelve different hearts, from twelve different walks of life; twelve sets of eyes, ears, shapes, and sizes. And these twelve people are asked to judge another human being as different from them as they are from each other. And in their judgment, they must become of one mind – unanimous. It’s one of the miracles of Man’s disorganized soul that they can do it, and in most instances, do it right well. God bless juries. » Plus qu’une fusion, les cinéastes américains opèrent une confusion entre la conviction de l’avocat pour la cause de son client et la conviction de défendre une cause juste.

La conscience de l’avocat, à la frontière de la morale et de la religion (Du silence et des ombres, Autopsie d’un meurtre)

Do you solemnly swear to tell the truth, the whole truth, and nothing but the truth, so help you god. La conscience collective américaine est emprunte d’idéaux moraux voire religieux. Dans la culture américaine, la notion de justice fait référence à un être supérieur. Cette « dévotion » est largement présente dans la reconstitution au cinéma de ce culte. Dans Le Verdict, le plaidoyer de Frank Galvin rappelle l’ambivalence de l’idée de justice. « Please, God, tell us what is right, tell us what is true. ».

Dans Du silence et des ombres, Atticus Finch ne peut pas véritablement s’opposer à la conscience collective marquée par un profond relent de communautarisme et des préjugés racistes. Dans son plaidoyer final, il fait abstraction des débats du procès pour formuler un plaidoyer presque politique sur la valeur de l’homme dans la société. « Now gentlemen, in this country our courts are the great levelers, and in our courts all men are created equal. I’m no idealist to believe firmly in the integrity of our courts and of our jury system. That’s no ideal to me. That is a living, working reality. »

Atticus Finch fait également référence à l’émotion provoquée lors de l’audition des témoins. « Now I am confident that you gentlemen will review without passion the evidence that you have heard, come to a decision, and restore this man to his family. » Il affirme ainsi les limites de son rôle d’avocat dans la perception par le jury des « vibrations humaines » du procès. Atticus finch conclue sa plaidoirie par une invocation presque biblique. « In the name of God, do your duty. In the name of God, believe Tom Robinson. » La reference à Dieu et au devoir peut également se presenter comme un argument d’autorité pour un jury composé de gens de campagne, superstitieux à certains égards.

A l’inverse dans Autopsie d’un meurtre, la déférence du juge envers l’opinion publique est une illusion. L’avocat intervient comme un technicien au service de la justice. La conscience qu’il défend est masquée par le débat. L’ironie devient une arme auquel l’avocat de la défense doit faire face. Le juge lance le débat sur la présence d’un sous-vêtement dont le Ministère public affirme qu’il est la preuve de la légèreté de la femme du prévenu. Le juge demande à ce que l’on trouve un autre terme pour « Panties » invoquant « a certain light connotation attached to the word ». Il s’agit en réalité de déplacer le débat moral vers un débat de preuve. Le ministère public poursuit en plaisantant « When I was overseas during the war, Your Honor, I learned a French word. I’m afraid that might be slightly suggestive ». Le juge de rajouter une note saccarstique « Most French words are ».

Limites et dérives de la conscience de l’avocat (Autopsie d’un meurtre, Le Verdict)

I changed my life today, what did you do ? Le procès n’est il pas pour l’avocat américain, l’occasion d’affirmer sa propre conscience au détriment de celle de son client. En d’autres termes, le procès ne servirait-il pas plus les intérêts de l’avocat que celui de son client ? Le procès peut avoir pour l’avocat un rôle expiatoire ou se présenter comme une forme de rédemption. Une occasion de se mettre en avant, de reprendre une certaine confiance en soi ou plus simplement de retrouver sa propre estime.

Dans Autopsie pour un meurtre, Paul Biegler travaille avec un vieux confrère, Parnell Emmett McCarthy, qui végète dans un alcoolisme presque lyrique. Pourtant personnage secondaire, il trouve dans la collaboration avec Paul Biegler sur le procès le moyen de prouver qu’il peut encore être utile. Paul Biegler de rajouter à la fin du procès. « I got one good thing out of this case : a new law partner. »

Dans Le Verdict, le sursaut de la conscience de Frank Galvin n’est autre que la trame narrative du film, le leitmotiv du procès. Sombrant également dans l’alcoolisme, le procès est un moyen de prouver qu’il est capable de réussir quelque chose. Cet objectif le détourne pourtant de toute rationnalité dans la méthode. Son travail est brouillon. Il menace un témoin en invoquant l’absence de pardon divin pour son parjure. Il refuse la transaction proposée par le défendeur avant même d’en référer à son client. Il appelle à la barre un expert médical partial. Pourtant derrière tout ce fouilli se cache en réalité la lutte d’un homme pour retrouver sa dignitié. Il n’est presque pas question de son rôle d’avocat mais de sa conscience personnelle.

Le plaidoyer final résonne comme la traduction de la souffrance personnelle de Frank Galvin plus que celle de sa cliente. « We become tired of hearing people lie. And after a time, we become dead… a little dead. We think of ourselves as victims… and we become victims. We become… we become weak. We doubt ourselves, we doubt our beliefs. We doubt our institutions. And we doubt the law. » On a coutume de dire que tout écrivain s’écrit avant d’écrire. Autrement dit que la traduction de sa narration n’est qu’une manifestation de ce qu’il pense, de ce qu’il vit ou de ce à quoi il aspire.

Dans Le Verdict, le plaidoiyer final de Frank Galvin n’est autre que le combat qu’il livre contre sa propre conscience. Contre sa derive personnelle. Pour son salut. « In my religion, they say, « Act as if ye (?) had faith… and faith will be given to you. » IF we are to have faith in justice, we need only to believe in ourselves. And ACT with justice. See, I believe there is justice in our hearts. »

Enfin, la conscience de l’avocat américain n’est elle pas parfois masquée par la recherche d’un profit ? Plus que le rôle salvateur d’un procès pour l’avocat, la dérive marchande de l’avocat n’est-elle pas le véritable serpent de mer du procès ?

Dans Le Verdict, Frank Galvin parcourt le funérarium en proposant sa carte de visite aux défunts des familles et en affirmant qu’il est de la famille. Sombre procédé pour un avocat. Contrairement au magistrat professionnel rémunéré par l’Etat, l’avocat ne peut se replier derrière une quelconque sécurité financière. L’avocat est en perpétuel combat pour sa propre auto-suffisance. Cette contrainte financière constitue donc une limite matérielle à l’indépendance intellectuelle qu’il revendique.

Pourtant dans Autopsie d’un meurtre, Paul Biegler est un avocat de province loin d’être surchargé. Il est sollicité par un client alors qu’il revient de la pêche. La défense qui lui est confié constitue en quelque sorte un jeu, voire une partie de plaisir, une partie de pêche. Lorsque sa secrétaire lui rappelle qu’il doit réclamer un acompte à son client, celui-ci ne répond pas. Pire, en plein procès, il vire sa secrétaire avant qu’elle ne réponde « You can’t fire me until you pay me ». La tonalité ironique des propos démontre dans quelle mesure l’argent est écarté du débat par Preminger. Paul Biegler est, sinon un pur produit cinématographique, du moins l’avocat d’une époque lointaine, détaché des préoccupations financières, rétheur désinvolte et charismatique.


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