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Apocalypto

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Apocalypto ne surnage pas au-dessus de tous ces films qui veulent évoquer le choc de deux civilisations (anciennes ou récentes) ou l´autodestruction d´une civilisation, Mel Gibson ne prenant pas le parti pris de filmer son histoire (la rencontre avec l´autre par le mode du conflit, de la guerre et du meurtre) avec originalité. Le découpage […]

Apocalypto ne surnage pas au-dessus de tous ces films qui veulent évoquer le choc de deux civilisations (anciennes ou récentes) ou l´autodestruction d´une civilisation, Mel Gibson ne prenant pas le parti pris de filmer son histoire (la rencontre avec l´autre par le mode du conflit, de la guerre et du meurtre) avec originalité. Le découpage emprunte au clip des figures de style (comme la saturation, ou le montage rapide montrant tout ou presque) qui plongent le film dans une certaine banalité malgré l´originalité du sujet. Mel Gibson ne parvient pas à donner de souffle à son film, quand bien même la scène d´ouverture d´Apocalypto est réussie. Le traitement manichéen gâche le plaisir de voir reconstitué à l´écran, grâce à des décors et des costumes somptueux, un empire mystérieux, celui les Mayas. La structure du film est centripète, si bien qu´il tombe dans les clichés, l´agression provenant de l´intérieur et non de l´extérieur de cette civilisation, posant ainsi le problème de la définition de la notion d´<< agression >>.

Mel Gibson reproduit avec Apocalypto ce que beaucoup avant lui ont déjà fait (et refait) sans beaucoup plus de réussite : son film met en avant l´âpreté, la saturation de l´espace, la perte de repères et la course vers l´inconnu, cristallisée lors des traques d´animaux ou d´humains, dans un traitement binaire, manichéen et stéréotypé des tribus sud-américaines. Au début, l´Indigène nous est présenté comme naïf et infantile, lorgnant difficilement du côté de Utopia de Thomas More ou du côté du Supplément au Voyage de Bougainville de Diderot dans l´équilibre et la description du rapport de complémentarité entre l´homme et la nature. L´intrigue embraye ensuite sur le combat entre la tribu pacifique, perdant son innocence, sa << virginité >> et sa candeur, et une autre tribu maya belliqueuse menée par un obscur objectif, où le sang versé et les sacrifices de coeurs humains côtoient une divinité et ses prêtres. L´idée d´innocence << perdue >>, << déflorée >>, est métaphorisée par le viol sur la femme du frère de Patte de Jaguar par deux guerriers holcanes. Ce frère, impuissant sexuellement, est le contrepoint comique du film dans sa partie la plus naïve et la plus burlesque.

La vision de Mel Gibson des Mayas est physique, virile et non spirituelle, ce qui ne permet pas de donner de la consistance psychologique aux personnages qui nous restent totalement inconnus. C´est là tout le problème du film : il n´a pas d´âme. Le réalisateur montre les Mayas, d´emblée, chassant un tapir à toute vitesse, ce qui se traduit esthétiquement par de multiples figures de l´éclatement et de la fulgurance avec un montage alterné et frénétique, fait de travellings brusques. Un choix permettant de montrer les muscles saillants des hommes, qui figurent le dépassement quasi physique de soi. Apocalypto se comprend comme une apologie de la puissance, de l´intolérance, de la violence et non de la spiritualité. La spiritualité est en effet annihilée par la présence d´obsessions religieuses obscures, comme le fanatisme religieux très sanguinaire, où un soi disant Dieu bienfaiteur est glorifié par le sang et autres sacrifices humains. Ce même Dieu veille ainsi sur un peuple Maya esclavagiste et corrompu, vicié par le commerce des hommes et des femmes, par de multiples dégénérescences physiques, morales et psychologiques. L´humiliation, la cruauté, le sadisme sont le socle des rapports humains, et la mort se présente comme la seule échappatoire logique à ces relations.

En bon chrétien qu´il est, Mel Gibson n´oublie pas d´ancrer ces relations dans une logique de souffrance du corps, mais avec moins de talent que Scorsese. Comme l´avait si bien remarqué André Bazin, le cinéma américain est un cinéma profondément religieux, irrigué par de nombreuses iconographies, métaphores et peintures de la Religion et qui finissent par exaspérer quand elles ne sont pas traitées avec plus de finesse…

La déshumanisation des Mayas passe donc par l´abondance d´attributs (masques, tatouages…) qui différencient les personnages. La méchanceté passe par la symbolisation matérielle de caractères faisant foi de nombreuses batailles passées, avec force d’os dans le nez, de boucles d´oreilles et autres aux formes menaçantes. L´animalisation des personnages passe aussi par des rimes : celle de la traque du tapir, au début du film, est reprise par la traque de Patte de Jaguar par les guerriers Holcane ; puis le plus farouche ennemi de Patte de Jaguar meurt de la même manière que le tapir au début du film.

Apocalypto trouve de nombreux échos avec les débats et les questionnements d´aujourd´hui, comme les guerres de religion menées par des fanatiques, ou bien encore la question de l´écologie. Alors pourquoi se servir de la chute de l´empire Maya pour en parler ? Pourquoi ne pas tout simplement en parler directement ? Le cinéma américain trouve ici une de ses limites en se servant des histoires passées pour parler de l´Histoire américaine (qui débute par un génocide rappelons-le) ou pour parler de la société actuelle, de l´époque durant laquelle le film est tourné. Il en devient redondant et prévisible quand il n´est pas mené avec finesse et élégance.

Apocalypto se révèle décevant, car domine tout du long un sentiment de manque. Dommage, car la mise en scène, même si elle n’atteint pas l’excellence d’Eisenstein dans Que viva Mexico notamment, peut se révéler réussie, comme le montre ce plan ou Patte de Jaguar est capturé et regarde la corde coupée que sa femme tire (car il l´avait cachée dans un trou pour la sauver des griffes de la tribu ennemie), et qui tombe finalement au fond du trou. Ce plan motive alors la quête de Patte de Jaguar : une course contre le temps pour sauver sa femme.

Titre original : Apocalypto

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Durée : 138 mn


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