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Apichatpong Weerasethakul, Primitive

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Du 1er octobre 2009 au 3 janvier 2010, le cinéaste thaïlandais Apichatpong Weerasethakul présente << Primitive >>, une remarquable exposition-installation à l’ARC-Musée d’art moderne de la Ville de Paris.

Plus connu comme cinéaste (Tropical Malady, Prix du Jury du Festival de Cannes 2004 ; Syndromes and a century, 2006), Apichatpong Weerasethakul poursuit en parallèle un travail de vidéaste très apprécié du milieu de l’art contemporain. Déjà très lié à la France (ses films sont produits par Charles de Meaux et Anna Sanders Film ; il a réalisé en 2005 une installation, Ghost of Asia, avec l’artiste française Christelle Lheureux), le cinéaste thaïlandais présente cette année une partie de son travail en cours au village de Nabua dans « Primitive », une exposition-installation de huit vidéos, de quelques photographies et dessins, ainsi qu’un projet de livre, à l’ARC-Musée d’art moderne de la Ville de Paris.

« Primitive » s’ouvre sur une étrange vidéo nocturne. Dans Phantoms of Nabua, court-métrage de dix minutes créé pour le site internet Animate Project (www.animateprojects.org), quelques jeunes s’échangent une balle enflammée alors que des images sont projetées sur un écran situé derrière eux. À plusieurs reprises, le ballon traverse l’écran et y met le feu jusqu’à ce qu’il disparaisse totalement, révélant derrière lui le faisceau lumineux du projecteur immobile dans la nuit. Multipliant les sources de lumière (un néon, la balle, le projecteur), la vidéo semble évoquer le cinéma, des origines à son hypothétique disparition. Bâtisseur de mémoire, le cinéma révèle les corps et les visages. Il finit dans la vidéo par se réduire à sa seule origine : celle de la lumière du projecteur, tournant ici à vide. Privée d’écran pour recevoir le film, c’est vers nous qu’elle se dirige. En tant que visiteur de l’exposition, nous devenons une surface de projection. Nous sommes les destinataires des images-mémoires d’Apichatpong Weerasethakul.

On pénètre alors dans une longue salle à l’arrière du musée et entre dans le vif du sujet. Libérées des cimaises, les vidéos flottent dans l’espace sur des écrans transparents suspendus au plafond. Toute l’exposition, ou presque, s’offre en un seul regard. Chaque vidéo peut au choix s’appréhender de façon unitaire ou en lien avec ses voisines. « Primitive » est conçue comme un corps. Toutes les pièces font partie du projet. Il s’agit d’une exposition-installation. Commande du Haus der Kunst de Münich, « Primitive » est à l’origine du prochain long métrage du cinéaste, Uncle Boonmee, Who Can Recall His Past Lives. Ni tout à fait un travail préparatoire, ni totalement détachée du film à venir, chaque vidéo s’inscrit dans la mémoire flottante et diffuse du village thaïlandais de Nabua.

« Primitive » est en effet, comme toute l’œuvre de l’artiste, affaire de mémoire. L’exposition cite un livre qui a été offert au cinéaste par un moine bouddhiste. A Man Who Can Recall His Past Lives raconte l’histoire de Boonmee vivant au Nord-Est de la Thaïlande et capable de se souvenir de ses vies passées. Weerasethakul nous invite à méditer sur ces quelques mots et à mettre en question notre rapport au passé et à l’histoire. Le village de Nabua doit vivre avec un passé douloureux, dont la mémoire s’efface peu à peu chez les jeunes générations. En 2008, l’artiste est parti à la recherche des possibles descendants de Boonmee. « J’ai visité de nombreux villages dont Nabua, bourgade endormie située dans la province de Nakhon Panom. Des années 60 au début des années 80, Nabua fut une base de l’armée thaïe qui menait des opérations contre les insurgés communistes de la région. A priori, il n’y a aucune relation entre Boonmee et ce lieu, si ce n’est que le village est hanté d’innombrables souvenirs refoulés. J’ai donc décidé d’y travailler, de filmer ses paysages et d’enquêter sur son histoire. À Nabua, l’armée a infligé aux villageois nombre de mauvais traitements, des violences psychologiques et physiques pour obtenir d’eux des informations. Fuyant les exactions, ceux-ci se réfugièrent dans la jungle. Tous étaient accusés de communisme, mot dont la plupart ignoraient la signification. »

Le travail d’Apichatpong Weerasethakul s’inscrit au coeur de la société. Il vient (ré)activer la mémoire, faire de chaque habitant un Boonmee. Il agit comme un médium et dessine un passage vers le passé et l’Histoire. Chaque vidéo et objet de l’installation marque alors ce trajet du présent sans mémoire au passé de Nabua. Chaque pièce est investie d’une temporalité double. Ce qui pourrait n’être que les occupations sans but d’une bande d’adolescents se pare des zones sombres de la mémoire. Le long vidéo-clip I’m Still Breathing, réalisé pour le groupe pop thaïlandais Modern Dog, en est symptomatique. On y voit les jeunes courir serrés les uns contre les autres face à la caméra. Immédiatement, on pense qu’ils sont poursuivis. Mais le doute s’infiltre peu à peu. Rien dans la vidéo n’indique une poursuite. C’est notre regard qui est à la recherche d’un fond politique. De fait, Weerasethakul joue avec nos attentes. Il s’attend d’ailleurs à une telle lecture en recourant à un objet à l’origine pensé pour la promotion musicale. À chaque instant, le passé de Nabua rattrape et contamine son présent. Village en partie vidé de son histoire, tombé dans la globalisation culturelle, le temps contemporain se trouve réincarné par le surgissement du souvenir.

Comme souvent chez Weerasethakul, la figure du fantôme vient matérialiser une mémoire défaillante. Plus que le fantôme d’un ancêtre qui traverse la dernière vidéo, « Primitive », c’est le spectre de l’histoire collective qui transparaît dans ces incarnations. Une carabine posée sur le manche à l’entrée de l’espace invite le visiteur à considérer d’un œil averti ce qu’il s’apprête à voir. Dans An Evening Shoot, les acteurs du film sont montrés en plan fixe devant une fenêtre, s’entraînant au tir. Régulièrement, leurs tirs atteignent un promeneur traversant une rizière. Toujours le même, cet inlassable marcheur se relève et refait le trajet, victime à nouveau d’une balle… La violence d’An Evening Shoot est tempérée par un corps inaltérable qui se relève à chaque tir. Entre jeu dangereux d’adolescents et formation armée, la vidéo installe une possible double lecture et ouvre un passage du présent au passé. Muette, An Evening Shoot recueille parfois accidentellement le son de la vidéo voisine, Nabua, dans laquelle le village est le théâtre de plusieurs explosions synchronisées, jetant des éclats de lumière dans le ciel nocturne. Parfois, les sons se confondent si bien que les tirs des adolescents d’An Evening Shoot correspondent au bruit des déflagrations de Nabua. Chacune des vidéos de l’installation se contamine et indique un cheminement naturel au visiteur, celui de la mémoire du village qui peu à peu refait surface.

La dernière partie de l’installation regroupe trois vidéos : Making of the Spaceship, A Dedicated Machine et Primitive. Dans Making of the Spaceship, des jeunes se regroupent dans les alentours de Nabua pour construire une capsule spatio-temporelle destinée à voyager dans le temps. Durant près d’une demi-heure, la capsule prend peu à peu forme, des plans (Weerasethakul apparaît à l’écran en dessinant certains) à l’assemblage. A Dedicated Machine, vidéo muette en noir et blanc, jouxte la vidéo précédente et montre la capsule s’élever péniblement dans le ciel puis retomber doucement au sol. Construction sans but, la finalité de la construction importe moins qu’un certain être-ensemble du projet. Cette machine est un prétexte à la fois au film et au partage entre les adolescents. Apichatpong Weerasethakul se rapproche alors des recherches menées par les artistes contemporains de la génération qui précède immédiatement la sienne (citons entre autres, Dominique Gonzalez-Foerster, Pierre Huyghe, Carsten Höller…).

Weerasethakul se sert d’un point de départ fictionnel (Boonmee, la capsule spatio-temporelle…) pour interroger un certain rapport au réel. Primitive, film projeté sur deux grands écrans dans une salle à part, nous place face aux adolescents qui ont investi la capsule temporelle pour en faire un lieu de convivialité. En voix off, l’un d’eux nous raconte son voyage temporel et se souvient de ses vies passées. L’artiste nous immerge dans des images oscillant entre captation naturaliste du paysage et merveilleux (les plans de la jungle et la combustion du fantôme rappellant Tropical Malady). Rassemblant toutes les pistes semées jusqu’alors, Primitive devient une sorte de science-fiction du souvenir. Depuis l’intérieur de la capsule baignée d’une lumière rouge, le passé et ses vies refont surface.

D’une grande beauté formelle et spirituelle, l’exposition-installation « Primitive » nous invite à un voyage entre présent et passé à travers l’Histoire et la fiction. Apichatpong Weerasethakul fait appel autant à notre imaginaire qu’à notre conscience politique, dans une exposition où se mêlent réalité et fiction, souvenir et croyance magique. Dépassant la seule histoire de Nabua, « Primitive » résonne comme un appel à trouver le Boonmee qui sommeille en chacun de nous.


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