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600 euros

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Pour son premier film, Adnane Tragha réussit le tour de force de rendre la politique intéressante à travers les destins tordus de ses personnages.

Dans la veine des films réalisés en numérique, avec un petit budget et une équipe réduite, 600 euros est une bien belle réussite. De plus, il tombe à pic en cette période troublée où le gouvernement se cramponne à sa loi travail que la plupart des jeunes refusent, sans entendre le désespoir et la colère d’un peuple qui ne croit plus aux politiques et à la politique. Adnane Tragha, dont c’est le premier long métrage, n’a pas la prétention de changer le monde bien sûr, mais son film nous porte à réfléchir sur l’état de la France, les changements profonds qui l’ont modifiée, voire défigurée, à travers le portrait de personnages qui tentent de vivre leur vie, un beau titre de Godard. Avec une trame narrative très inventive, et un travail aussi basé sur l’improvisation avec de magnifiques acteurs qui sont aussi des proches, le réalisateur nous propose un portrait de la France au moment de l’élection de François Hollande en 2012. Actuellement, avec la méfiance, voire l’hostilité des Français à son endroit, on mesure encore plus la déception que ses partisans peuvent ressentir dans la trahison totale envers les idéaux de gauche, comme si son élection était basée sur un grand malentendu.
Sans équipe technique, filmant presque au jour le jour, notamment le soir des résultats du deuxième tour sur la place de la Bastille, et réalisant aussi le montage régulièrement, Adnane Tragha est arrivé à construire un film à la fois intéressant sur le plan social et politique, tout en conservant une narration à la fois poétique, rêveuse et intrigante. « Cela a été inédit pour moi, déclare-t-il dans le dossier de presse : tournage, écriture et montage ont eu lieu en même temps. Au moment où les premières scènes du film étaient tournées, les dernières n’étaient pas encore écrites. J’envoyais les dialogues aux comédiens la veille du tournage. Ils les lisaient deux ou trois fois, puis je leur donnais pour consigne de dire le texte avec leurs mots. L’idée était de conserver la spontanéité des comédiens et de rendre les scènes les plus réalistes possibles. »

Travail intéressant, surtout que la plupart des personnages sont très attachants, notamment le « héros » du film, sans doute un double du réalisateur : Marco, chanteur galérien interprété par un excellent Adlène Chennine, qui recherche depuis le début du film ces fameux 600 euros pour finalement les jouer, et les perdre, au poker. On le verra d’ailleurs clore le film dans une séquence tragi-comique lorsqu’il s’asperge d’essence. Leila, interprété par la belle Lisa Cavazzini, est une sorte d’ange qui apporte, quelquefois malgré elle, des solutions à tous les problèmes de chacun. Supportrice de Hollande, on imagine ce que pourra être sa peine actuelle, elle qui se dévouait pour parler chaque jour avec Jacques, interprété par Max Morel, afin de tenter de le dissuader de voter FN et pour qu’il se rapproche de ses deux enfants. On citerait aussi volontiers Cynthia la fille, interprétée par Emilia Derou Bernal et Moussa, interprété par le très physique Youssef Diawara, un étranger sans droit de vote, mais qui se passionne et à qui la vie sourit puisqu’il est l’heureux gérant d’une librairie. Un film passionnant, pas seulement citoyen, mais universel, qui a le mérite de parler de l’humain sans porter de jugement définitif comme ont trop tendance à le faire nos femmes et hommes politiques actuels. « Les médias, déclare Adnane Tragha, véhiculent aujourd’hui des images plus ou moins formatées de l’abstentionnisme, de l’électeur d’extrême droite ou de l’étranger sans droit de vote. Avec ce film, j’ai voulu apporter un éclairage différent, un regard humain en abordant ces sujets sensibles à travers une galerie de personnages tout en nuance, des hommes et des femmes qui avancent tant bien que mal au cœur de la tempête. » Merci pour le film et pour la musique de Ridan qui l’accompagne parfaitement.

Titre original : 600 euros

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