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Venez donc prendre le café…chez nous!

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Dans « Venez donc prendre le café chez nous », la caricature, mordante, acerbe, est un révélateur saisissant de ressemblance des frustrations sexuelles de cette petite bourgeoisie provinciale corsetée dans ses habitudes et qui libère ses instincts lubriques comme une acné tardive. Truculent. En salles en version restaurée.

Quelle est la différence entre un taxidermiste et un percepteur ? Le taxidermiste ne prend que la peau. (Mark Twain)

Trois fleurs qui s’étiolent dans le même vase

L’incipit du film observe un naturaliste taxidermiste et botaniste se livrant à ses expérimentations dans un capharnaüm de bocaux et de cornées. Il dissèque, empaille et cultive son jardin. Pris d’un malaise cardiaque, il s’affale au milieu de ses créatures vivaces ou non qui auront meublé toute son existence.

L’art de la naturalisation n’est-il pas d’insuffler l’apparence de vie à des végétaux, des animaux et des minéraux ? Alberto Lattuada se sert de cette image du naturaliste ,son scalpel à la main, pour montrer comment Paronzoni(Ugo Tognazzi) réensemence la vie de trois vieilles filles prématurément fanées dans leur bocal. Ce personnage convoite l’héritage des vieilles filles et se sent assez vert pour tâter du mariage avec l’une d’entre elles. Mais en mariant l’une, il se doit de convoler avec les trois.

Un érotisme exacerbé innerve la satire de moeurs comme si toutes les frustrations enfouies et longtemps refoulées au plus profond de ces personnages frisant la caricature s’épanchaient d’un seul
coup à l’écran avec une verve irrésistiblement décapante. Lattuada sait éviter pour autant le scabreux et le graveleux en collant au plus près du loufoque des situations. La petite bourgeoisie transalpine mesquine et étriquée et les cul-bénis ou faux dévots sont dans la ligne de mire du cinéaste.

Tarsilla, Fortunata et Camilla apparaissent dès le générique comme trois punaises de sacristie ou grenouilles de bénitier engoncées dans leurs bondieuseries. Cette piété ostentatoire fait jaser la rumeur publique qui se demande qui va capter l’héritage du défunt père.

 

 

Jambe raide et cuisses légères

Lattuada adapte « le trigame » de l’écrivain Piéro Chiara, qui est un monument d’humour noir. Le cinéaste réussit le tour de force de ne jamais franchir la ligne blanche de l’indécence alors que la captation de l’héritage des trois soeurs passe par l’obsession sexuelle qu’une longue abstinence ne manque pas de susciter. Cette chronique satirique se déroule à Luino, paisible bourgade de Haute-Lombardie, au bord du Lac majeur, frontalière avec la Suisse.

La jambe raide de l’ancien militaire face à la cuisse légère, Emerenziano substitue le « caresse, chaleur, confort » au protocolaire « église , maison, église » qui rythmait jusque -là leur vie rangée de paroissiennes exemplaires.

Fonctionnaire étriqué et dénué d’envergure, Emerenziano Paronzini est un personnage vulgaire,zélé et arriviste.Il convoite l’héritage des soeurs endeuillées de la disparition brutale de leur « povero papa »et flaire le bon filon qui lui permettra de couler ses vieux jours. Pour parvenir à ses fins Il jette son dévolu sur Fortunata, et ce faisant va libérer ses instincts lubriques et faire l’éducation sexuelle de chacune des trois à leur tour avec cette même diligence compassée qui le caractérise.

Lattuada multiplie les notations savoureusement parodiques. En alliant la bonne chère aux plaisirs de la chair, il anticipe La grande bouffe (1973) de Marco Ferreri.

Par le fait de courtiser Fortunata, la bien nommée, Emerenziano hérite de cette indissoluble sororité en partage et il se prête à honorer les trois soeurs avec la ponctualité de fonctionnaire qui rythme son ordinaire. Au point que la bonne de la maison tient scrupuleusement non pas la chandelle mais l’agenda
programmatique de ses relations au quotidien à l’exclusion du jour de repos dominical sauf incartades de dernière minute.

Si il est homme à couper la poire en deux, il lui arrive de couper la pomme en trois pour faire de trois parts gâtées une pomme entière.

 

« La pruderie exagérément affichée cache bien souvent quelque vice refoulé »

Partant du principe que la pruderie exagérément affichée cache bien souvent quelques vices refoulés ou pour le moins refrénés, le parfum de chasteté et l’hypocrisie de vertu vole en éclats en même temps que les préjugés provinciaux de Luino, ce coin de Lombardie où tout le monde sait tout sur son voisin.

Alberto Lattuada force le trait avec la vigueur du caricaturiste. La cuisse chez une femme peut-être ô combien voluptueuse et provocatrice. Tassila se découvre la cuisse légère et dès lors sa sexualité débridée ne demande qu’à s’épanouir. Lattuada monte d’un cran dans la trivialité du fonctionnaire qui s’empare de ses attributs comme il le ferait d’un jambonneau ou d’une victuaille appétissante, avec la même gloutonnerie effrénée et sans retenue. Le chapelet de saucisses qui lui met symboliquement la
corde au cou tandis qu’il s’apprête à épouser Fortunata couronne la trivialité du personnage en même temps qu’il enterre sa vie de vieux garçon et lui ouvre une vie de patachon, lui le sous directeur de l’administration fiscale.

Le personnage s’installe chez les soeurs comme un coq en pâte à se goberger. Il prend possession des lieux et estime le bien immobilier comme il évalue une vulgaire marchandise et ce qui passe pour de la distinction aux yeux des soeurs n’est que bassesse écoeurante. Emerenziano Paronzini est tout aussi ridicule que son état civil. Il n’est qu’un rond de cuir calculateur qui se commet en ronds de jambes et qui contracte un mariage morganatique avec Fortunata la plus vieille et la moins désirable que Lattuada
portraiture en rombière bon teint. Lors de la scène des présentations officielles à la villa des vieilles filles, il faut un panoramique ascendant pour qu’Ugo Tognazzi fasse le tour de son chignon qui est comme le donjon, ultime rempart de sa pudeur, de l’inassiégeable forteresse humaine.

Chez Lattuada, on retrouve cette même critique virulente de la bigoterie et des moeurs bourgeois provinciaux que chez Bunuel et ce refoulement de la bestialité sous des dehors policés. Lattuada
brosse une critique corrosive de cette société confite en dévotions où ,à travers les situations souvent d’une salacité bouffonne et saugrenue perce un sentiment vrai et profond. Lattuada utilise un érotisme assez cru comme levier pour dénoncer les préjugés sociaux.

Notre dérisoire héros bouffi de présomption se retrouve bientôt enchaîné à ses devoirs conjugaux multiples et, présumant de ses forces, le voilà qui veut honorer la bonne. Mal lui en prend, un rictus le retrouve terrassé à une chaise roulante la « tête de veau au court-bouillon ». La boucle est bouclée et tout est dit. Les trois soeurs se mettent à nurser l’infortuné comme leur « caro papa ».

 

Tamasa distributeur

Titre original : Venga a prendere il caffe... da noi

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Durée : 95 mn


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