Tous les biens de la terre (The Devil and Daniel Webster)

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Il y aurait tant à dire sur « The Devil and Daniel Webster », sur l´histoire adaptée d´une nouvelle éponyme, sur telle séquence montée par le futur réalisateur Robert Wise, sur la partition du tout jeune Bernard Hermann. Aperçu d´un bijou en quelques points.

Difficile de se confronter à un tel film, aussi simple à étiqueter et à ranger dans une case qu’un Lynch. D’où peut-être l’échec qu’il essuya à sa sortie. En 1941, l’Amérique découvre Citizen Kane (produit par la RKO, tout comme The Devil and Daniel Webster) et Pearl Harbor est attaqué par surprise. Un film bizarre aux arrières goûts de crise économique (1929 est encore dans les esprits) n’est pas vraiment ce que le public attend de voir au cinéma. Tour à tour grotesque, fantastique, comique ou inquiétant, impossible à "marketer", The Devil and Daniel Webster connaîtra trois remontages, des litanies de titres (le plus connu étant All that money can buy – Tous les biens de la terre chez nous) avant d’être rapidement oublié. Tout comme son réalisateur William Dieterle, qui subira les foudres du maccarthysme avant de disparaître des écrans. 
 

Mr Scratch

C’est le personnage central du film. Celui qui vole la vedette aux autres à chacune de ses apparitions. Mr. Scratch, c’est le surnom que l’on donne au Diable en Nouvelle Angleterre. Lui que Jabez Stone, fermier excédé par la guigne qui s’abat sur lui, et croulant sous les dettes, finit par l’appeler. Mr. Scratch lui propose toute la puissance que procure le pouvoir de l’argent en échange de trois fois rien : son âme. Dans The Devil and Daniel Webster, le Diable est le père du réalisateur John Huston : Walter. Vêtu comme un aristocrate anglais de bas étage, barbichu, sourire carnassier, l’acteur cabotine comme un beau diable.

Face à lui, il faut tout le charisme d’un Edward Arnold (vu chez Capra) dans la peau de l’ex-avocat et sénateur Daniel Webster pour soutenir la comparaison. Pour l’anecdote, le portrait de William Dieterle que l’on trouve dans les bonus du dvd nous apprend que Daniel Webster a véritablement existé. La légende aurait voulu qu’il fût un orateur hors pair capable de « jouter avec le Diable. » Mais qu’on ne s’y trompe pas. À la fin, le Diable à toujours le dernier mot. Ici, c’est lui qui ouvre et referme le film (et de quelle façon !). Dans la vraie vie, Daniel Webster finira quant à lui par trahir la cause des fermiers qu’il défendait.
 


L’Amérique, terre sainte

Admirateur de l’œuvre de son compatriote Goethe, William Dieterle rend hommage à son pays d’adoption en racontant pas tant la naissance d’une nation que les fondements sur lesquels elle se base. L’amour de la terre. La liberté. Ces deux paradigmes qui fusionnent : l’amour de la terre grâce auquel l’homme tire sa liberté. Mais la terre américaine n’est pas du genre à livrer ses richesses sans demander d’efforts. La nature y est inhospitalière, injuste. Tout comme celle de l’homme peut être basse et facilement corruptible. L’amour de la terre est un fondement américain. Un amour aujourd’hui facilement considéré comme un passe-temps de redneck rétrograde mais qui puise ses origines dans l’histoire même de la conquête de ce pays. L’Amérique, c’est le Nouveau Monde. À la fois une terre promise et maudite. Sans cesse entre l’ombre et la lumière. L’Amérique, comme un jardin d’Eden épineux où l’ombre du Diable fait plus que planer : elle y est omniprésente. Dieu, bien sûr, n’est jamais loin non plus. Il y a toujours une Eglise ou une Bible à laquelle se raccrocher. Mais Dieu n’accorde pas son aide aussi facilement que le Diable. Il a beau pardonner aux faibles, il n’est pas du genre à apprécier les feignants. Avec ses manifestations météorologiques bibliques (une pluie de grêle en août), The Devil and Daniel Webster est principalement fondé sur le Dieu de la Genèse et de l’Ancien Testament. Logique, situé au XIXe siècle, le film retrace un  mythe fondateur. On y célèbre la victoire et la réconciliation autour d’un banquet comme on fête la récolte lors de Thanksgiving.
 


Ensemble

Peut-être le trait de caractère que l’on doit le plus à Dieterle : son penchant pour les actes de groupes. Acheté par le Diable,  Jabez Stone s’écarte de sa famille et des autres fermiers qui souhaitent se regrouper en Union pour faire barrage aux usuriers qui les affament. L’individu seul est toujours en proie à la faiblesse et à l’orgueil. La puissance qu’il croit avoir n’est qu’une illusion dont le masque finit toujours par tomber. Dieterle, lui, vante les mérites du travail collectif jusque dans le générique de The Devil and Daniel Webster : divisés en deux groupes –devant et derrière la caméra –, les noms de ses collaborateurs défilent sans aucune distinction de profession ou de rang. Comme si un film n’appartenait pas à un auteur, mais à tous ceux ayant participé à sa réalisation.

La réalisation

Malgré ses 60 ans au compteur, elle est inépuisable d’intérêt. Dans The Devil and Daniel Webster, les décors accentuent le côté légendaire du film. Comme dans un conte, les personnages (exception faite du Diable et de Daniel Webster) semblent coincés dans un monde limité à leur ferme, leur maison ou leur village. Même en pleine nature, ils sont coupés de toute échappatoire, bloqués sur une terre repliée sur elle-même, île coupée de l’extérieur. La matière onirique est pour sa part travaillée en se référant à l’expressionnisme allemand. La première scène de Mr. Scratch face à Jabez Stone, l’apparition de la fille du Diable (La Féline Simone Simon), une danse macabre de fantômes, un procès au jury d’âmes damnées : autant d’images qui imprègnent la rétine et font de ce film largement méconnu une œuvre difficilement oubliable.
 

Titre original : All that money can buy

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Durée : 112 mn


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