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Saint Amour

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Par-delà la rencontre fatalement avinée entre deux monstres sacrés de la comédie franco-belge, un nouveau jalon jovialement désenchanté pour Kervern et Delépine. Pérégrination mordante mais aussi très candide.

Pour leur septième collaboration, Gustave Kervern et Benoît Delépine optent à nouveau pour un voyage. Après la balade expérimentale en chaise roulante dans Aaltra, la virée en moto sur fond de crise des retraites dans Mammuth, ou l’errance suicidaire à pied dans la montagne dans Near death experience, le périple se poursuit en voiture sur la route des vins dans Saint Amour. Jean (Gérard Depardieu), un éleveur de taureau de concours, doit présenter sa bête au salon de l’agriculture avec son fils Bruno (Benoît Poelvorde), mais les deux hommes s’engouffrent inopinément dans un taxi pour fuir l’évènement, se révélant progressivement l’un à l’autre. À bord du véhicule, Mike le chauffeur (Vincent Lacoste), doit supporter tant bien que mal le duo. Une échappée sous le signe de la France, du vin, de l’amour filial mais également des femmes – chaque fois rencontrées sur la route : Solène Rigot, Izia (Higelin), Ovidie, Mahault Mollaret, Andrea Ferreol, Chiara Mastroianni, Ana Girardot, Céline Sallette, entre autres. Encore un peu et Saint Amour s’apparentait au voyage culinaire À pleine dents, série de documentaires diffusée par Arte et s’offrant les services de Gérard Depardieu. Mais plutôt que de sonder la partie road movie du métrage, jetons un œil sur son amorce.

En lieu et place de la divagation conceptuelle et pontifiante sur fond de ruines de Near death experience (2014), Kervern et Delépine reviennent en filigrane à leurs marottes dans Saint Amour : le questionnement de la crise philosophique latente rongeant le monde capitaliste et l’inertie des petits travailleurs – ici les éleveurs et agriculteurs. À cet effet, le salon de l’agriculture se profile comme l’espace idéal pour polariser d’un côté la frustration de la classe laborieuse et de l’autre le consumérisme ambiant. L’entrée en matière du film, ponctuée par des gros plans plus triviaux les uns que les autres de bovins en tous genres disséminés dans les hangars de la porte de Versailles, annonce la couleur. Par un effet Koulechov distendu et graveleux, les deux réalisateurs allégorisent l’image fantasmée – soit trop caricaturale, soit idéalisée – que les badauds lambdas projettent sur le mode de vie des paysans. Guère moins farouches que leurs troupeaux, les fermiers ne vaudraient que pour leur touchante invraisemblance, leur propension à faire naître un imaginaire et à susciter un hors champ exotique. Exotisme de pacotille auquel le spectateur moyen ne daigne se confronter que parce qu’il se sait protéger par l’hygiaphone symbolique de l’évènement – ici le salon de l’agriculture. Ce simulacre hypocrite d’une société tentant vainement de feindre l’altérité sert ainsi de motif de base dans Saint Amour. Plus qu’un moyen de susciter un rire jaune, il s’agit d’une manière d’ancrer les personnages et de pointer d’entrée de jeu leur ostracisation – même si Jean ne semble pas dupe et intègre lui-même ces faux-semblants pour tenter de décrocher un prix. Lorsque ce dernier déjeune avec son fils Bruno et son oncle (Gustave Kervern), retranchés au dernier étage du hangar du salon dans un restaurant improvisé, la fracture sociale s’offre une métaphore manifeste. Filmés à leur table, les trois hommes surplombent les allées d’exposition, que l’on aperçoit derrière une vitre à l’arrière plan. Mise en scène astucieuse d’un désir larvé de prendre de la hauteur sur cet espace chimérique et réducteur confinant à l’abstraction. Aussitôt, le récit prend la mesure de cette inclination ineffable pour la fuite : Bruno débute bientôt avec son oncle son tour de France des vins rituel, jeu consistant à boire un verre de rouge à tous les stands du salon en procédant par région. La charge critique, infiniment caustique, se révèle percutante, de même que l’humour régressif désopilant. Fatigué d’attendre son fils – moitié punk, moitié zonard – et d’espérer le voir reprendre son élevage, Jean décide sur un coup de tête de déjouer les frontières tangibles du salon. Les deux hommes sautent dans un taxi vers un ailleurs indéfini. Plutôt que de s’en tenir à la structure même du hangar, le tour de France des vins prend par la force des choses racine dans un espace réel.

Dès lors, la construction adopte au gré des étapes de l’équipée la dynamique d’un road trip composé d’épisodes intercalaires. Haltes qui s’apparentent le plus souvent à des saynètes taillées sur-mesure pour accueillir une multitude de guest stars – comme souvent chez Kervern et Delépine. Tout en perpétuant en creux la même logique de stratification sociale et en se servant des deux personnages comme catalyseurs, les cinéastes offrent tour à tour un espace privilégié à Michel Houellebecq, Chiara Mastroianni, Xavier Mathieu ou encore Céline Sallette. Façon de rapprocher la quête de filiation des deux hommes à celle d’autres protagonistes externes également aux prises de problématiques analogues, mettant chaque fois l’amour en jeu. Ce parcours initiatique, dont l’enjeu n’est, comme dans tout road trip, non pas le mouvement physique mais le cheminement psychique, emprunte souvent le registre du surréalisme. L’arrêt dans le palace en compagnie d’Andréa Ferréol prend des airs de Grande Bouffe (Marco Ferreri, 1973) mâtiné de Dernier métro (François Truffaut, 1980), la rencontre avec Chiara Mastroianni donne à voir l’actrice aussi désespérée que dans Non ma fille tu n’iras pas danser (Christophe Honoré, 2009). Petit à petit, un vent de liberté gentiment licencieux, tout en candeur post soixante-huitarde, balaye le récit. Une naïveté qui n’est pas sans rappeler les débuts de Bertrand Blier, notamment. Partout dans ce petit monde poétique, les êtres donnent libre cours à l’impossible, se défont des non-dits dans un élan cathartique (voir Solène Rigot se confiant à Depardieu, Ovidie provoquant la jalousie de son amante, Mike le taxi effectuant le tour de ses conquêtes ratées, Izia révélant sa condition de paraplégique malade du cancer..). Bien que la machine semble dans son ensemble un peu branlante – et l’on n’ose d’ailleurs à peine se figurer la complexité d’un tournage réunissant des trublions aussi dissipés que Depardieu et Poelvorde -, cet entrelacement fouillis laisse transparaître de véritables moments de frénésie. De ces instants irraisonnés parfois poignants où les acteurs sont les personnages, et n’ont plus besoin de feindre mais d’être. Si le dispositif critique et théorique trouve vite ses limites, le lyrisme joyeusement rustaud de l’ensemble fait mouche. Reste un univers exalté où l’ivresse invite les héros à se rêver vache ou prairie, à se réconcilier avec le monde en ne faisant plus qu’un avec l’horizon. Amoncellement opulent de truismes plutôt agréable, porté par un trio d’acteurs en grande forme.

Titre original : Saint Amour

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Durée : 101 mn


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