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Rocky (John G. Avildsen, 1976)

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En 1976, Rocky » lance la carrière de Stallone, acteur épais au parcours aussi émouvant que celui de son alter ego à l´écran. »

“I coulda been a contender” (« J’aurais pu être un concurrent ») : la phrase, célèbre, vient de Sur les quais (Elia Kazan, 1955), quand Terry, interprété par Marlon Brando, reproche à son truand de frère Charley d’avoir ruiné pour lui toute possibilité d’une carrière et d’une vie honorable. Dans Rocky (1976), la même nostalgie s’exprime par deux fois, et dans les mêmes termes : dans la bouche de Mickey Goldmill, vieil entraîneur aigri qui n’a jamais rencontré le succès auquel il s’attendait en tant que boxeur ; et dans celle de Rocky lui-même, la petite trentaine mais qui a raté le coche, qui « sent déjà [s]es jambes partir ». Bien sûr, on le sait, Rocky, lui, aura sa chance, à la fin du film culte de John G. Avildsen qui a changé la vie de Sylvester Stallone et infléchi le cours de sa carrière ; et dans les différentes suites de la saga, qui fera du personnage un boxeur reconnu passé la quarantaine, et même de retour pour un dernier match à l’approche de la soixantaine dans Rocky Balboa (2007), réalisé par l’acteur himself.

Près de quarante ans plus tard, le Rocky original reste, dans l’histoire du cinéma, une pièce fondamentale de l’imaginaire collectif d’un certain rêve américain, celui selon lequel l’individu le moins significatif peut accéder au succès, s’élever de sa condition minable pour atteindre une situation inattendue et bien au-delà de tout ce qu’il aurait pu espérer. Soit, ici, l’histoire d’une petite frappe des quartiers populaires de Philadelphie qui collecte des dettes pour un usurier local et dispute, pour le fun et pour une poignée de dollars, des matchs de boxe. Sur le ring, il est « l’étalon italien » – ce qui n’est pas la moindre des similitudes pour Stallone, né d’un père d’origine italienne et qui a débuté à l’écran dans, justement, L’Étalon italien (Morton Lewis, 1970), film érotique tourné pour 5000 dollars et pour lequel il en fut payé 200, rôle qui le poursuivra durant de longues années. Un jour, le champion du monde de boxe catégorie poids lourds, Apollo Creed, se lance à la recherche d’un adversaire contre lequel remettre son titre en jeu : Rocky sera cet adversaire, opportunité unique et rarissime de redorer son blason et, surtout, son amour propre.

 

L’histoire du rêve américain dépeinte dans le film est aussi celle du tournage : avec un budget initial de 1 075 000 dollars, Rocky engendrera finalement 117 235 247 de dollars de recettes simplement aux États-Unis et 225 millions au niveau mondial, soit le septième meilleur retour sur investissement de l’histoire du cinéma. Une telle success story était pourtant loin d’être gagnée, tant la genèse du film fut d’abord l’affaire de négociations acharnées. Le scénario, intégralement écrit par Stallone, intéresse les producteurs Irwin Winkler et Robert Chartoff (Chartoff-Winkler Productions), qui offrent à l’acteur – encore inconnu à l’époque, et qui gagnait 36 dollars par semaine en tant qu’ouvreur – 350 000 dollars pour les droits du script. Selon la légende, Stallone n’avait, à ce moment-là, que 106 dollars en banque et tentait alors de vendre son chien, qu’il ne pouvait plus nourrir faute d’argent. Il refuse pourtant, à moins qu’on lui laisse jouer le premier rôle. Winkler et Chartoff apportent le projet à la United Artists, intéressés eux aussi mais qui veulent une star de la trempe de Robert Redford ou Burt Reynolds. Ils insistent, Stallone obtient le rôle en acceptant de ne pas être payé pour son travail de scénariste, la United Artists faisant baisser le budget de 2 à 1 million de dollars, exigeant que les deux producteurs soient personnellement responsables financièrement en cas de dépassement budgétaire.

L’inspiration vint à Stallone après avoir vu le match de Mohammed Ali contre Chuck Wepner, loin d’être un grand nom de la boxe, le 24 mars 1975 à Richfield dans l’Ohio, en banlieue de Cleveland. Personne dans l’assistance ne prenait le combat au sérieux – Wepner finira par tenir 15 rounds contre Ali. Tel qu’il l’explique dans The Official Rocky Scrapbook (1977), Stallone croise l’anecdote avec sa propre trajectoire et son « incapacité à être reconnu ». « J’ai pris mon histoire et l’ai injectée dans le corps de Rocky Balboa parce que personne, me semblait-il, ne serait intéressé par l’idée d’écouter, regarder ou lire l’histoire d’un acteur/scénariste fauché et en galère », écrit-il. « Mais Rocky Balboa était différent. C’était l’enfant de l’Amérique. Il était aux années 1970 ce que le Petit clochard était aux années 1920 » (1). Il est vrai que, toujours aujourd’hui, le film reste un monument d’émotion, dans ce qu’il offre de plus brut d’une vie un peu pathétique, tel que Stallone vivait la sienne : une existence projetée sans filtre, mais sans auto-apitoiement non plus – Stallone et Rocky avaient en commun de croire en leur destin dur comme fer.

 

Le tournage se fait, lui aussi, en mode combatif, avec notamment les scènes – nombreuses – de jogging tournées dans les rues de Philadelphie sans permis, sans équipement et sans figurant. Stallone, lui, se jette à corps perdu dans la préparation physique du rôle, se rôde six mois durant avec le légendaire entraîneur Jimmy Gambina, par ailleurs conseiller technique du film. Il se blesse au cours du combat final : contusionné aux côtes, il doit s’arrêter trois semaines (le tournage total ne dura qu’un mois). Pour le combat final, Stallone écrit un script qui détaille les coups et crochets administrés, après avoir regardé des centaines d’heures de rushes de combats, en se concentrant sur les pieds : il comprend que la boxe est « une sorte de danse musculaire », « une simple affaire de géométrie et de tripes » (2). Mais si le combat final est si réussi, c’est avant tout parce que Rocky/Stallone y donne tout, dans un parachèvement qui force le respect d’un avenir construit au burin par un homme (et un acteur) épais, clairement pas dans l’intellect mais rendu attachant par un mélange singulier de timidité maladive et d’envie d’y croire et d’en découdre. C’est aussi le seul moment du film où Rocky, filmé tout du long comme un personnage solitaire dans des rues et des lieux dépeuplés, se trouve au centre d’une foule, enfin sujet à part entière d’un grand tout, d’une société dans laquelle il pensait être à jamais exclu – et Stallone d’entrer par la grande porte à Hollywood.

Le récit est individualiste et prône un accomplissement par l’individu seul. L’argument, très américain, est aujourd’hui un peu dépassé. Sauf qu’au centre de cette histoire bourrue, Stallone place une femme, Adrian, employée d’une boutique peut-être encore plus timorée que Rocky, et sœur du meilleur ami du boxeur. Les deux vont tomber amoureux, et hésiteront sur à peu près tout : sur quoi dire au frère, sur le fait d’emménager ensemble ou non, sur le fait de s’embrasser. Leurs atermoiements sont les plus beaux instants du film (magie de la scène de la patinoire désertée), et Adrian évidemment ce qui tiendra Rocky tout du long – que l’issue du combat ne soit pas la victoire importe peu, du moment qu’elle est dans la salle, partie intégrante du rêve personnel de Rocky, qui osait encore moins rêver d’amour que de gloire. En 1977, le film obtient trois Oscars, Meilleur film, Meilleur réalisateur et Meilleur montage. Aujourd’hui, à Philadelphie, devant le Philadelphia Museum of Arts, les touristes passent la journée à recréer la montée des marches de Rocky, en bas desquelles trône une statue à son effigie. Ces mêmes marches en haut desquelles Rocky/Stallone levait les bras, enfin arrivé au bout d’une course de longue haleine, qui était à la fois une revanche sur soi et un message adressé à Hollywood.

 


 
(1) Sylvester Stallone, The Official Rocky Scrapbook, Grosset & Dunlap, 1977, 94 pages.
(2) Ibidem.

Titre original : Rocky

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Durée : 119 mn


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