Ressortie « Le Départ » (1967)

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Jerzy Skolimowski rencontre Bruxelles, le jazz, la Nouvelle Vague, l´automobile et Jean-Pierre Léaud. Une récréation juvénile.

Septembre arrive, et l’année Skolimowski continue… Après la réédition en DVD de ses trois premiers films, Malavida offre au réalisateur un nouveau Départ, en copie restaurée. Tournée en 1967, cette fantaisie survoltée circulait peu depuis, malgré un Ours d’or à Berlin et un parfum de culte secrètement entretenu par ses admirateurs. Sa reprise en salle ravive aujourd’hui le souvenir d’une folle époque, où le cinéma s’inventait encore comme une aventure, naissait simplement d’une rencontre, d’une idée, d’une envie… Le Départ trouve son origine à Bergame, où Skolimowski fait la connaissance des époux Ricquier, éditeurs de magazines d’automobile et aspirants producteurs : enthousiasmés par La Barrière (1966), ils lui proposent de financer son projet suivant. Le cinéaste ne tergiverse pas, accepte le marché, tricote une vague intrigue. Pas d’interminable préparation, ni de passage fastidieux devant les commissions. Le tournage débutera quelques mois plus tard, symbole d’une période où l’instinct prime sur la réflexion, où l’énergie suffit à mobiliser une joyeuse troupe.
Skolimowski quitte la Pologne pour rejoindre la Belgique – il ne sait pas alors que ce Départ marquera aussi le sien. La même année, la censure du régime communiste interdit Haut les mains ! (1967) et le pousse à l’exil. Dans ses bagages, Skolimowski emporte du beau linge : le scénariste Andrzej Kostenko, formé comme lui à l’école de Lodz, et Krzysztof Komeda, compositeur attitré de Roman Polanski, aux partitions restées célèbres (Le Bal des vampires en 1967, Rosemary’s Baby en 1968…). Sur place, il siphonne une partie de l’équipe du récent Masculin, Féminin (1966) de Jean-Luc Godard : les acteurs Jean-Pierre Léaud et Catherine Duport, mais également le chef opérateur Willy Kurant. Cette association bilingue jette un pont entre deux Nouvelles Vagues et provoque un heureux mariage. Les générations surdouées de l’Est et de la Rive gauche partagent en effet le même désir de liberté, un goût prononcé pour l’improvisation, un culte de la vitesse et de la spontanéité. Bruxelles sera leur terrain de jeu commun.
 
 

Le scénario tient dans une boîte à gants : Marc, fanatique de voitures, rêve de participer à un rallye. Seul problème, il doit absolument trouver une Porsche. Délaissant son emploi de garçon coiffeur, il sillonne la ville pendant deux jours et multiplie les ruses pour dénicher la perle rare. En chemin, il séduit une jeune femme qu’il entraîne dans sa quête… Skolimowski ne prête qu’une attention relative à cette histoire de pilote sans bolide. Peu importe le klaxon pourvu qu’on ait l’ivresse ! Cet argument léger sert de prétexte à une fugue décalée, une ode à la vitalité. Le personnage principal annonce déjà le héros de Deep End : sortant à peine de l’adolescence, Marc semble monté sur ressorts, animé par une passion inépuisable. Il saute par-dessus les barrières, slalome dans les rues comme un dératé, se couche sur les rails du tramway, charme les clientes bourgeoises du salon et se bagarre en permanence… Dans ce rôle taillé pour lui, Jean-Pierre Léaud s’amuse comme un fou et nous gratifie d’innombrables zouaveries : il faut le voir donner la réplique à un faux Maharadjah dans un hindi de pacotille. Il rit, hurle, passe sans crier gare d’une attitude à l’autre. 
À son image, Skolimowski ne laisse jamais le rythme s’essouffler. Sa mise en scène rapide et inventive enchaîne les gags et situations burlesques, parfois héritées du cinéma muet : lorsqu’un miroir se brise, un retour en arrière suffit à le réparer. La fougue des comédiens, la mobilité de la caméra, le montage virevoltant et le free-jazz ludique de Komeda se mettent au diapason, créant une ambiance tonique et désinvolte. Le cinéaste s’affranchit de la technique avec une belle insouciance, jouant avec le son désynchronisé et les raccords brutaux. Il glisse aussi une forte pointe d’absurde, via quelques détails incongrus (les noix, le vendeur de saucisses…)

Dans le dernier quart d’heure, le film ralentit pourtant, comme rattrapé par une gravité inattendue. Alors que l’exercice de style menaçait de tourner en rond, Skolimowski coupe le feu d’artifice visuel et réduit au silence Jean-Pierre Léaud – presque un exploit ! Comme John-Moulder Brown affrontera enfin Jane Asher dans la piscine désaffectée de Deep End, les deux amants se retrouvent ici face à face dans une chambre d’hôtel. Marc cesse alors ses bouffonneries, hypnotisé par Michèle, qui le commande à distance, allongée sur le lit : « Viens ici ! Enlève ton pull ! » Ses impératifs condamnent le pitre à l’obéissance, l’empêchent de se dérober. Le Départ se teinte soudain d’une douce mélancolie, traduite par une série de diapositives projetées sur le mur, illustrations d’une enfance révolue. « Ça passe, ça passe la jeunesse » souriait une vieille dame en leur ouvrant la porte. Au petit matin, Marc regarde par la fenêtre le circuit automobile où les voitures s’ébrouent. Et comme la jeunesse, la pellicule se consume alors sans regret.
 

Titre original : Le Départ

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Durée : 89 mn


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