Orpheline

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Strange kind of woman, ou les affres de la condition féminine selon Arnaud des Pallières.

Placé sous le signe de la sécheresse et de l’ellipse, tout en lumière charbonneuse et minérale, Michael Kohlhaas (2013) travaillait l’épure avec une singularité précieuse, même si la beauté plastique s’exerçait parfois au détriment d’une intrigue désincarnée. Peu aimable, le film culminait dans un plan final au lyrisme déchirant, sur la simplicité d’un visage de révolté acceptant son destin. Avec Orpheline, Arnaud des Pallières creuse des motifs similaires au sein d’un univers totalement différent, mais la réussite s’avère plus discutable.
 
 

 
1 + 1 + 1 + 1 = 1 ?

Quatre récits, quatre époques, quatre actrices, un seul personnage : sur cette proposition moins inédite qu’il n’y paraît, mais singulièrement traitée, Orpheline entend tisser le parcours d’une vie. L’intention est plutôt limpide : dépeindre, en une représentation diffractée, une personnalité complexe et multiple ; saisir, en éprouvant le continu à l’aune du différencié, les mystères de l’identité et la faculté singulière de l’humain à se réinventer. En tant que portrait intérieur, le film aboutit rapidement sur une impasse, suspendant tout effet de liaison, tout signe d’association un tant soit peu notable : d’une histoire à l’autre, d’un visage à l’autre, les énergies et tempéraments peinent à entrer en résonance. La radicalité du concept initial – ne pas souscrire à la dictature de la ressemblance, ne pas créer d’échos dans les comportements de l’héroïne aux différentes époques – se retourne contre le film : dans Orpheline, jamais ne survient le trouble de discerner un geste, un regard, un caractère, se révéler sous un autre. Chaque segment joue solitairement sa partition, et les différentes strates du personnage, correspondant à autant d’âges et de visages, se superposent moins qu’elles ne se font écran. Les circonvolutions énigmatiques propres à cette identité qui se forge ne s’assimilent pas tant à un cosmos instable et sans cesse changeant qu’à une succession d’états figés, artificiellement connectés et difficilement perméables, où seules les figures secondaires assurent une continuité. D’où ce paradoxe insoluble qui voit le film faire dérailler à chaque instant le portrait de femme vers lequel il cherche pourtant à tendre, neutralisant ainsi toute possibilité d’empathie ou d’identification.


Vanishing Point

On saura toutefois gré à Arnaud Des Pallières de détourner habilement le principe d’une trajectoire segmentée en périodes, ordinairement prétexte à rendre transparent et compréhensible un profil psychologique, en évitant les relations causales trop signifiantes : le cinéaste laisse toute sa place aux béances, à l’indécis, de sorte que quelque chose échappe et se déprenne d’un rapport exclusivement rationnel. Si l’énigme d’Orpheline semble malgré tout se nicher dans l’enfance de son héroïne, rien de saillant ne vient imposer une lecture claire et distincte. C’est que la clef ne se trouve peut-être pas tant dans le trauma lié aux faits (la perte tragique de ses deux amis lors d’une partie de cache-cache), que dans l’étrange trajectoire de recherche préexistante, où la logique vient buter sur une aporie : l’évanouissement littéral de deux corps au sein de la trame du réel. Dès lors, c’est comme si, pour conjurer cette disparition originelle, la réponse de la survivante devait passer par un trop-plein d’engagement et d’expression de son corps dans le monde, avec le désir comme carburant insatiable.


 

Under the skin ?

De fait, c’est plutôt dans le portrait pluriel des corps que le récit parvient à ébaucher une unité : le cinéaste renoue alors avec son talent singulier à filmer des visages, des silhouettes, et la diversité des lumières qui s’y dépose. A ces formes, ces regards et ces peaux distinctes, Des Pallières assigne une même approche – celle d’une proximité extrême, souvent inconfortable, mais pleinement cohérente. La frontalité de la démarche, que d’aucuns jugeront trop crue, met pourtant à nu le projet secret et salutaire d’Orpheline, sa malédiction aussi : conter l’histoire, non d’un personnage, mais d’une enveloppe sensible qui sans cesse se heurte au monde, d’un corps tout entier pris dans les rets du désir, sujet et objet de sa destinée. En cette alternative se noue une dialectique ténue, dérangeante, où se recoupe émancipation et soumission, entre un œil qui projette et un œil qui enferme. L’héroïne, par l’intensité même de son ardeur, se propulse dans des situations risquées, perpétuellement à la merci de cette gente masculine qui la fascine : sa volonté de mouvement, son appétit, signes d’une pleine affirmation de soi, se font souvent au prix d’une claustration dans le regard des autres – y compris du spectateur.

Par sa dimension systémique, la violence du monde environnant ne se libère jamais d’un parfum âcre et volontiers nauséabond – celui d’une méfiance transmise au spectateur à l’égard des personnages qui gravitent autour de l’héroïne. Derrière chaque homme se cache un agresseur potentiel, une âme sujette à la tentation. Même les tentatives de nuance, prisonnières d’une logique trop théorique, s’accompagnent d’un voile de suspicion – il suffit de penser aux figures duelles du père ou de l’amant, présentées selon deux caractères absolument contradictoires au fil des périodes, le renversement chronologique se faisant le complice d’un regard dont l’ambiguïté reste factice. La primauté du sensible comme moteur esthétique et narratif se heurte également à des partis pris trop abstraits – en témoigne ce choix de casting consistant in fine à ne créer que de l’attendu, de la redite, du cliché (Adèle Exarchopoulos condamnée à rejouer son rôle-phare), le film lui-même réfléchissant alors sa condition de projet tout entier consacré à des enjeux de corps, de surfaces, donc d’images.

A trop vouloir se concentrer sur des contacts et des frontières – un corps contre les autres dans le monde, un corps contre les autres en lui-même –, Arnaud des Pallières néglige leurs composantes, et en oublie que dans une même enveloppe, un même visage, un même instant, des choses se mélangent, vibrent et béent. Dépassée par ses propres intentions, Orpheline est une étrangeté qui ose et interroge, à défaut de convaincre entièrement.
 

Titre original : Orpheline

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Durée : 101 mn


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