Orage

Article écrit par

Adapté d’un roman de Marguerite Duras, ce premier film est un véritable coup de tonnerre dans l’univers endormi du drame psychologique français.

Avec ce premier long métrage, on peut dire que Fabrice Camoin s’installe dans la durée. En effet, Orage est un film puissant tant sur le plan de la narration que sur celui, plus mystérieux et difficile, de la psychologie des personnages. Entre film d’action et drame psychologique, le film oscille sans oublier qu’il est largement inspiré d’un livre écrit par Marguerite Duras dans les années 60, Dix heures et demie du soir en été, qu’elle n’aurait sans doute pas adapté de cette manière si le projet de téléfilm qu’elle avait prévu avait été mené à bien. Le livre avait été reçu froidement par la critique, de même que le film que Jules Dassin en tira en 1967 avec Mélina Mercouri et Romy Schneider. Fabrice Camoin s’est fort justement débarrassé de toute la musique durassienne pour ne garder que la trame narrative et le désespoir que provoque l’alcool sur une « bourgeoise » en manque d’aventure, frustrée dans son couple et sa vie.

Abandonnant aussi le conditionnel qui a longtemps fait la marque de fabrique du style Duras, le jeune réalisateur a réussi le pari d’incarner cette histoire improbable dans le réel de nos années sombres où le racisme et le vide existentiel rôdent à nouveau dans la société, tout en gardant cependant les mêmes prénoms pour les personnages, la même situation qui est un huis-clos dans un hôtel à la frontière espagnole et la même histoire d’amour entre quatre êtres qui se cherchent. Pierre courtise Louise, la meilleure amie de Maria, son épouse, qui, de son côté, va rencontrer un homme qui vient de tuer sa femme et son amant. La différence de taille avec le roman, c’est que souvent la situation est vue par les yeux de Judith, la fillette du couple, qui comprend tout et a peur de perdre sa mère, perdue dans la folie de l’alcool. Mais aussi par les yeux omniscients des caméras de surveillance qui sont devenues hélas incontournables dans notre société. Enfin, une autre différence de taille, c’est que l’assassin n’est plus Espagnol, mais Arabe, interprété par le génial Sami Bouajila qui donne à son personnage une touche de folie désespérée.

 

Reprenant aussi presque mot pour mot les confidences de Marguerite Duras sur l’alcoolisme, Fabrice Camoin s’approche au plus près de son sujet qui n’est pas seulement la déréliction de la bourgeoisie qui peut la faire sombrer dans l’alcool, mais surtout les tourments de l’amour et de la passion. Qu’est-ce qui pousse Maria à suivre cet homme traqué, sinon le désir vague, inspiré par une folie dont elle ne prendra conscience qu’à la fin ? Le film est construit comme un road-movie dans lequel Maria commence à prendre la place principale, de laquelle elle sera peu à peu évincée par Nabil qui n’a rien d’un assassin en cavale mais qui doit pourtant faire seul son voyage au bout de la nuit. « Nabil fait tout un parcours, déclare le réalisateur dans le dossier de presse. Il commence dans le coffre de la voiture, passe à l’arrière, puis devant, à côté du conducteur. Puis il prend le volant, conduit l’histoire, littéralement, et éjecte enfin Maria de la fiction sans qu’il n’y ait eu aucun rapprochement physique entre eux… »

C’est dans cette folie, cette frustration affective, dans ce désir qui ne se vit pas, à travers la recherche d’une place dans le monde que ce film, magnifiquement filmé et interprété, se rapproche au plus près de l’univers si particulier de Marguerite Duras sans se calquer à tous ses tics littéraires, qui ont pu parfois agacer.

Titre original : Orage

Réalisateur :

Acteurs : , ,

Année :

Genre :

Durée : 83 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

La Passagère

La Passagère

Plongée traumatisante dans l’électrochoc concentrationnaire, « La Passagère » est une oeuvre lacunaire unique en son genre tant elle interroge l’horreur de l’Holocauste par la crudité aseptisante de ses descriptions aussi bien que par les zones d’ombre qui la traversent. Retour sur ce chef d’oeuvre en puissance qui ressort en salles en version restaurée 4K.

Le Salon de musique

Le Salon de musique

Film emblématique et sans doute le chef d’oeuvre de Satyajit Ray même si le superlatif a été usé jusqu’à la corde, « Le salon de musique » ressort dans un noir et blanc somptueux. S’opère dans notre regard de cinéphile une osmose entre la musique et les images qui procèdent d’une même exaltation hypnotique…

WESTFIELD STORIES SAISON 2

WESTFIELD STORIES SAISON 2

Interview de Nathalie PAJOT, Directrice Marketing France d’Unibail-Rodamco-Westfiel. Elle nous présente la deuxième édition du Festival de courts-métrages Westfield Stories auquel est associé Kourtrajmé, le collectif de jeunes cinéastes crée par Ladj Ly.

Cycle Mani Kaul, cinéaste féministe de l’errance et du voyage intérieur

Cycle Mani Kaul, cinéaste féministe de l’errance et du voyage intérieur

Le cinéma de Mani Kaul dépeint subtilement la manière dont la société indienne traite ses femmes. On peut qualifier ses films d’art et essai tant ils se démarquent de la production commerciale et sont novateurs par leur forme originale. Avec une âpreté et une acuité douloureuses, le réalisateur hindi décline le thème récurrent de la femme indienne délaissée qui subit le joug du patriarcat avec un stoïcisme défiant les lois de la nature humaine. Un mini-cycle à découvrir de toute urgence en salles en versions restaurées 4K.