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Nuit de chien

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Après six ans d´absence, Werner Schroeter nous revient et délaisse les fééries de son précédent film, « Deux ». L´onirisme est toujours présent, mais quel mauvais rêve…

L’adaptation du livre de l’auteur sud-américain Juan Carlos Onetti du même titre, écrit en 1945, est une œuvre cauchemardesque à laquelle on ne trouve aucune issue et c’est là tout le fil de la nouvelle œuvre du cinéaste germanique.

On suit Ossorio (Pascal Gréggory), dit « le colonel Luis », héros de guerre revenu dans la ville assiégée de Santamaria. Peu d’éléments nous sont donnés quant aux raisons de cette guerre mais peu importe, elle est là et tous les survivants de la ville cherchent à s’en échapper. Le seul moyen : le cargo qui part tous les matins mais dont les billets sont introuvables. Magouilles, alliances traîtresses, perte de la foi en son camp, corruption… voilà tout ce que trouve Ossorio dans sa ville. La seule chose qu’il ne trouvera pas, c’est Maria, l’Amour. Tout est parti, tout ce qu’il y a de plus beau chez l’être humain se trouve être violé et corrompu. Face à cette débâcle et cette « inhumanité », Ossorio demeure le seul personnage encore à la recherche d’une paix intérieure et extérieure.

L’une des forces du film, c’est la ville. Santamaria est une ville fantôme. Les premiers plans imposent une atmosphère pesante, grâce à de fortes plongées et contre-plongées. On nous observe de là-haut, ces avions qui passent et s’apprêtent à bombarder la ville à tout moment. Cette verticalité qui empêche de voir l’horizon, on la trouve tout au long du film, que ce soit dans le l’art du cadrage ou les lignes de la ville. On est enfermé, et Schroeter ne nous laissera certainement pas sortir. Seule la mer, ligne horizontale, semble être l’échappatoire, mais elle se trouve derrière des barbelés et des hommes armés.

Vision infernale, nous sommes face à un massacre. Au détour d’une rue, des corps gisent, ensanglantés, ce sont des civils que l’on a fusillés. Le massacre est à prendre en compte sur plusieurs niveaux de lecture. Le film débute d’ailleurs sur une toile représentant l’Apocalypse, des hommes s’entretuent et se font dévorer par des démons. Seulement les démons, nous l’aurons bien compris, ne sont autres que nos semblables dans le film de Schroeter.
Le massacre se fait également dans les rapports à son corps et le corps d’autrui. Nous ne disposons plus de notre propre corps, il appartient à celui qui le frappe. En témoignent les séquences dans le bar-bordel de la ville, d’une violence particulièrement terrible. La vision du personnage d’Irène (Amira Casar) courant dans les couloirs, à moitié nue et au corps lacéré, est celle d’un martyr. Cette notion de martyr, du corps mutilé, est d’ailleurs toujours suivie dans le film par un plan sur un crucifix. Un renvoi vers le Christ : la religion serait-elle la seule issue ? Ne peut-on plus qu’espérer la résurrection ? L’Homme a peur de la Mort et cherche des solutions, des issues pour s’y dérober. D’où les citations de Shakespeare au début et à la fin du film sur cette même peur.

 

  

Car c’est cela que Schroeter semble mettre en avant : la perte de l’intimité. La seule scène d’amour du film n’en est pas une. C’est seulement le besoin bestiaire et animal de « baiser » vulgairement. C’est là le langage du film. Un langage profondément heurté et violé : les mots ne sont plus les mêmes, les noms ne veulent plus rien dire, les repères sont effacés, notre vocabulaire intérieur est  bouleversé. Schroeter joue d’ailleurs des codes humains familiers, tels que les couleurs, en les détournant de leur sens premier. Ainsi, les couleurs royales que sont le rouge et l’or sont ici celles d’un roi déchu, de la dynamite et du feu.

Force est de constater que nous sommes face à un film intelligent, pensé et repensé de son début jusqu’à sa fin. Nous n’en attendions pas moins d’un réalisateur tel que Schroeter, qui a d’ailleurs reçu le Lion spécial du Jury, au dernier festival de Venise, des mains d’un de ses contemporains et également président du jury, un certain Wim Wenders.
Son univers est puissant ; seulement, bien qu’il ait été dans ses intentions de rendre le film plus accessible après des œuvres plus expérimentales, son univers ne plaira pas à tous. On pense souvent au théâtre contemporain, Schroeter ayant également un attachement particulier pour cette discipline, il y trouve ses marques esthétiques et dramatiques. Le film vascille entre l’insupportable et le merveilleux. Certaines images sont d’une violence telle qu’il est parfois difficile de garder les yeux ouverts et, à force de tendre vers un certain symbolisme cauchemardesque, le réalisateur ne trouve pas toujours des solutions très éloquentes : sublimes scènes du « roi déchu », puis vient à la scène où Ossorio enfile un masque de chien pour un amour bestial qui fait sortir du film plus qu’elle ne fascine.
Un film pesant et d’une lourdeur qui fait sa force narrative autant que, parfois, sa faiblesse cinématographique. Certains adoreront, d’autres ne pourront soutenir cette treizième œuvre du cinéaste allemand. Entre les deux, notre cœur tangue tant le film est fascinant et répugnant à la fois. Tant de pessimisme sur pellicule pour un message pourtant salvateur : la Mort est le lot de chacun, alors vivez.

Titre original : Nuit de chien

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Durée : 120 mn


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