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Not wanted & Never fear

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«Not wanted» & «Never fear» constituent deux récits naturalistes édifiants qui se penchent sur les laissés-pour-compte du rêve américain. La jeune femme de condition modeste est exploitée tandis que l’homme,instable, est empêtré dans l’affirmation malaisée de sa masculinité. Ida Lupino opère la synthèse entre film noir et mélodrame domestique pour exprimer sa critique sociale. Inédits en France en versions restaurées.

« Dans la pratique, celles qu’on désigne comme des filles-mères sont chichement aidées, tenues en état de mépris, vilipendées et, le plus souvent, jetées à la rue, précipitées aux abîmes.» Ludovic Naudeau

Not wanted : filles-mères aux vies sacrifiées

Il fut une époque fort heureusement révolue où les femmes étaient mises au ban de la société pour avoir enfanté hors mariage. Not wanted se focalise sur ce regard d’ostracisme porté par la société américaine puritaine d’après-guerre sur ces filles-mères aux vies sacrifiées. Ce passé refoulé est désormais battu en brèche par la procréation médicalement assistée et les avancées féministes. Néanmoins, les traces sont toujours vives du combat que ces femmes abandonnées durent mener pour élever seules leur enfant où le confier, de guerre lasse et en désespoir de cause, à l’adoption.

Not wanted est une œuvre probatoire pour Ida Lupino. Elle co-écrit, co-produit et co-réalise le film ; succédant au réalisateur Elmer Clifton, pris d’un malaise cardiaque au cours du tournage et qui décédera peu après sa sortie. De lui on sait relativement peu de choses sinon qu’il eut une carrière prolixe, d’abord en tant qu’acteur, puis en tant que réalisateur après avoir été un temps l’assistant de D.W.Griffith.

Une dérive cahoteuse

Sally Kelton (Sally Forrest), jeune mère célibataire de 19 ans, déboussolée et sérieusement commotionnée, erre dans les rues de Capitol city (Midwest). En mal de maternité, elle avise un nourrisson dans un berceau et s’en empare à la dérobée. Elle est rattrapée, arrêtée puis conduite en prison.

La jeune femme souffre d’un trauma dépressif et de sentiments confus de perte d’estime de soi suite à la disgrâce de se voir retirer la garde de son bébé qu’elle n’est pas en capacité d’élever. S’ensuit un long flashback qui retrace sa dérive cahoteuse tandis qu’elle est mise en cloque par Steve Ryan (Leo Penn), un pianiste itinérant, dont elle s’est farouchement entichée mais pour qui elle n’est qu’une passade.

Il l’abandonnera à son sort peu enviable de fille-mère refusant d’officialiser sa liaison avec elle. Sally est confrontée à l’opprobre publique tandis que son entourage familial, sclérosé dans des principes rigides, ne la soutient d’aucune façon. Son exubérance adolescente se mue en désespoir croissant d’écorchée vive. Lassée des incessantes objurgations de sa mère, elle entreprend de quitter le cadre répressif du foyer familial contre lequel elle entre en rébellion. Les compassions conventionnelles, son statut d’invisibilité sociale, le cynisme des uns et l’hypocrisie des autres font le reste.

En route vers la ville, le hasard lui fait rencontrer Drew Baxter( Keefe Brasselle), un jeune vétéran, bien intentionné, affable et enjoué, gérant d’une station-service qui a payé un lourd tribut au combat en y laissant une jambe. Séduit par sa présence désarmante, il décide de la prendre sous son giron protecteur. Se découvrant enceinte, Sally se réfugie dans un foyer urbain pour mères-célibataires à la maternité précoce afin qu’on trouve une famille adoptive à son nourrisson.

 

Des marginaux se détachent sur un paysage urbain indifférent

Dans ses premières œuvres en tant que réalisatrice, Ida Lupino déplace son viseur sur de jeunes anti-héroïnes mises sur la touche par les événements ou un malheureux concours de circonstance et se retrouvant dans une situation insoluble.

A la tête de sa compagnie de production, les «filmmakers» qu’elle a fondée en association avec Collier Young et Martin Wald, elle initie des films engagés au contenu féministe très marqué. La femme américaine est au centre de ses préoccupations. Si le foyer familial et domestique est son environnement de prédilection, la femme américaine cherche à s’en émanciper sans toutefois y parvenir. Souvent mue à l’instar de son alter ego masculin par le mythe américain de la route et de la terre promise, elle s’échappe du foyer antagoniste de l’arène domestique pour y être ramenée de force comme l’enfant prodigue qui a fauté.

Ida Lupino inventorie dans ses films les différents états psychiques traumatiques que trahissent ses héros et héroïnes dans leur appréhension de la modernité d’après-guerre. Ce monde lui apparaît déformé et ses protagonistes, victimes marginales déchues, trouvent le réconfort dans les bras l’un de l’autre sur la toile de fond d’un paysage urbain hostile et indifférent.

 

Un monde désenchanté de «losers»

Dans Not wanted, Ida Lupino se penche, comme au chevet d’une société aliénée, sur le parcours en dépression de Sally depuis ses foucades d’adolescente jusqu’à ses désillusionnements d’adulte immature aux prises avec l’adversité. C’est un monde de «losers» que dépeint avec fascination Ida Lupino en explorant la relation ténue entre expérience et innocence, désir et déception, idéalisme et cynisme. Le film noir et son esthétique caractéristique entre en empathie avec les laissés-pour-compte engagés dans l’ âpre combat que la société leur impose. Dans l’Amérique de Lupino, les portraits de la jeunesse sont sombres et désenchantés.

Partageant un indéniable air de famille avec son fils Sean, l’acteur Leo Penn incarne un anti-héros désabusé dans cette figure de pianiste fantasque qui peine à masquer ses projets velléitaires derrière des riffs impérieux et une contrariété affectée qui n’est que le symptôme de son impossibilité d’aller de l’avant. Entraîné dans une lente désagrégation, il intègre son échec à se fixer comme une maladie qu’il porte en lui. Le futur de Steve le révèle épuisé et au bout du rouleau comme si il avait brûlé tous ses vaisseaux dans sa musique qui hante confusément les rêves de Sally dans un martèlement sourd.

Même Drew Baxter, aux petits soins avec Sally et sous son charme, est défait. L’incorporation l’a laissé avec une prothèse artificielle en place de sa jambe. Animé des meilleures intentions, il claudique derrière elle, courant désespérément après son passé. Les actions irraisonnées de Sally sont déterminées par la faillite du rêve américain. Pris dans la nasse d’espoirs confus et de déceptions, Steve est cause de la ruine de Sally.

 

 

La douloureuse réalité de l’abandon d’un enfant à l’adoption

Le film est volontiers didactique par endroits avec ses messages d’avertissement qui semblent dictés par le code de production Hays à destination des adolescentes préfigurant la majorité des mères non mariées entre 11 et 18 ans. Leurs émotions sont immatures et leur plus grosse crainte est d’enfanter dans la douleur. Comme la plupart des mères célibataires sommées de s’y résoudre pour raison économique, le message sous-jacent au film est de faire toucher du doigt la douloureuse réalité de l’abandon d’un enfant à l’adoption.

Par un tour de force, la cinéaste qui a observé «l’oncle» Raoul Walsh montant ses films à la moviola, réussit à faire adroitement l’impasse sur la censure par son sens de l’ellipse. Elle fait endosser au visage transparent d’émotions de son double à l’écran, Sally Forrest,une caméra subjective expressionniste. Alors qu’elle est emmenée à la salle d’opération pour y subir une césarienne immontrable à l’image, la vision de Sally se brouille sur des ombres fugitives des médecins et des infirmières. Lupino filme son indétermination qui s’accroche à un amour vain jusqu’à la désespérance. Le destin de Sally est lié de manière inextricable à une passion inexaucée dont le désir ardent d’un amour improbable demeure inassouvi tout en précipitant sa déchéance.

La pression du code de censure pour contenir le sujet tabou d’une scène d’amour érotique torride entre Sally et Steve est palpable par endroits. Pour suggérer l’amour physique entre les deux partenaires à défaut de pouvoir le montrer à l’écran,la caméra panote en hors-champ sur le mégot de Steve qu’il envoie d’une chiquenaude dans un ruisseau avoisinant et s’appesantit sur sa dérive au fil de l’eau pour signifier sans ambiguïté que leur relation est consommée au même titre que la cigarette est consumée.

Dans une autre scène qui anticipe celle, anthologique, du manège forain effréné du parc d’attractions dans L’inconnu du nord express d’Hitchcock, Sally et Drew font un tour de chevaux de bois. Le tourbillon endiablé du carrousel reflète son état critique d’évanouissement. La vision de Sally est déformée et le manège tournoie sur lui-même dans un chaos reflétant sa peur incontrôlée. Dans sa course folle, il préfigure son malaise intérieur. Le carrousel métamorphose le tourment de Sally en proie aux affres de la maternité précoce qui ne peut dire son nom. La conjonction des accents de musique martelée au piano et des effets de caméra subjective renvoie à la souffrance intérieure de Sally.

 

Never fear : une œuvre «à messages» courageuse refusant le glamour

Avec Never fear, Ida Lupino s’attelle courageusement à un sujet d’actualité dévastateur : la polio. En 1934, elle est elle-même frappée dans sa chair par ce fléau qui lui paralyse une main et lui inspire 15 ans plus tard ce sujet douloureux. Son film est précurseur et avant-coureur de la découverte d’un vaccin. Il multiplie les messages alors qu’une éruption massive de cas se propagera aux Etats-Unis en 1952. L’actualité de cette maladie handicapante se révèle à l’opinion publique dans un réalisme semi-documentaire dépouillé. Ida Lupino et Collier Young produisent, écrivent et réalisent ce sujet brûlant qui ne se veut pas cinématique mais didactique pas plus qu’il est conçu pour faire de l’audience.

Pour authentifier l’action de son film, Ida Lupino la situe, pour l’essentiel, dans un établissement de rééducation de personnes handicapées à Santa Monica (Californie), le Kabat Kaiser. Les figurants sont de vrai patients.

Caroll Williams (Sally Forrest) et Guy Richards (Keefe Brasselle) forment un jeune couple que la passion de la danse « chevillée au corps » réunit dans un bel ensemble. Caroll contracte brusquement la polio mettant brutalement fin à leurs projets de carrière dans le show-business. Lupino observe ,de façon clinique et dans un huis clos hospitalier, les effets psychologiques de cette maladie insidieuse sur les malades qui l’ont contractée.

A nouveau, la projection idyllique du rêve américain est mise à mal. L’idéalisme d’après-guerre qui promet une maison pour tous comme havre de paix est ironiquement brocardé dans le film.

La convalescence de Caroll est une souffrance d’amour-propre de tous les instants. Elle intériorise sa honte et sa douleur physique et rejette toute pitié à son endroit tout en compromettant sa relation avec Guy. Comme temps fort du film, une scène de quadrille en chaises roulantes fournit un contrepoint dérisoire à sa frustration. Les patients déplacent leurs véhicules dans une chorégraphie «reconstituante». La farandole impromptue normalise et humanise le monde aseptisé des victimes paralysées de cette maladie.

La polio provoqua des ravages dans le pays. Franklin Delano Roosevelt en souffrira. Ne pouvant marcher. il devait projeter ses membres inférieurs emprisonnés dans des appareils orthopédiques pour se déplacer. Jonas Stalk élabora le premier vaccin pour enrayer la maladie en 1949. Après l’avoir mis sur le marché, il refusa de le faire protéger par un quelconque brevet et le diffusa aux quatre coins de la planète sans contrepartie financière. Une leçon d’altruisme dont les lobbies pharmaceutiques qui planchent sur un vaccin contre la covid-19 ferait bien de s’inspirer.

 

 

Ida Lupino : tour à tour «nimphette ingénue», actrice tragique et cinéaste-productrice indépendante

Animée d’un sens aigu de la superficialité de l’existence face à la caméra, Ida Lupino négociera un virage à 180°dans sa carrière cinématographique. En 1949, elle rompra délibérément son contrat avec Hollywood qui façonne des stars pour en faire des «objets de profit» afin de se consacrer à ses projets ambitieux de cinéma indépendant.

Son penchant à résister aux sirènes des studios lui fait renoncer à un salaire mirifique de 1750 dollars par semaine. Le « studio system» était devenu pour elle une machine à décerveler et une source de frustrations et d’insatisfactions. De «nimphette ingénue» attachée par contrat à l’écurie hollywoodienne au tout début de sa carrière, elle deviendra une actrice dramatique au statut d’initiée à Hollywood. Pionnière de la réalisation féminine avec la cinéaste Dorothy Azner, Ida Lupino capitalisera sur l’essor de la production indépendante liée à un nouveau réalisme américain et l’amorce d’un relatif déclin des productions «made in Hollywood». Ses modèles de réalisateurs seront Stanley Kramer, Robert Rossen et Hughes de Beaumont. Elle sera la seule femme à réaliser des films à Hollywood dans l’immédiat après-guerre et se tournera vers le médium télévision dans les années 60.

Distribution: les films du Camélia : Le mini- cycle Ida Lupino comporte 4 longs métrages : Not wanted (1949)-Never fear (1950)- The bigamist (1952)-The hitch-hiker (1953)

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