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Neige

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Quarante ans plus tard, Neige en prenant plein de rides nous dit que le monde a bien changé

Ceci n’est pas un film ethnographique

Dire que le film a vieilli n’est pas un jugement négatif tant il est agréable de constater combien alors, dans ces années 1980, Paris était poétique. Juliet Berto n’avait pas voulu faire avec Jean-Henri Roger un film ethnographique, on le sait. Cependant, avec le passage du temps, ce film constitue un document intéressant pour observer les changements survenus dans notre société. A sa sortie, en 1981, le film sélectionné au festival de Cannes dans la compétition, puis interdit aux moins de 18 ans dans les salles, et enfin ramené à une interdiction aux moins de 13 ans, est devenu sans qu’on sache très bien pourquoi l’œuvre emblématique de l’élection de François Mitterrand. Les gens avaient rêvé d’un monde plus harmonieux et plus équilibré. Il est vrai que, sous couvert de trafic de drogue dans le quartier parisien qui s’étale entre Barbès et Pigalle, le film raconte une belle histoire d’amour et d’amitié, voire d’empathie. Il suffit de lire le synopsis proposé par les deux réalisateurs : « Anita, elle est barmaid à La Vieilleuse, elle a un grand cœur. Willy lui, Anita il l’aime et c’est pas tous les jours facile. Jocko, lui est antillais, pour vivre son exil, son truc c’est l’église de la Sainte-Trinité dont il est le pasteur. Tous les trois ils vivent sur les 800 mètres de boulevard entre Barbès et Pigalle. Bobby c’est le môme antillais du quartier, il fait profession de dealer. Anita l’a presque élevé ce môme. Anita et ses deux copains, ils vont apprendre le prix du gramme d’héroïne. »

 

Toile de fond d’un film poétique

Mais, depuis, le néolibéralisme et la mondialisation créateurs d’encore plus d’inégalités, voulus et encouragés par le Président socialiste aux deux mandats, sont passés par là et la drogue, sous toutes ses formes et notamment celle du crack, a ravagé le quartier, et même ses lointains parages. Les travestis ne sont plus aussi poétiques et l’univers tendre et presque romantique de Neige a disparu à jamais. Certes, Pigalle qui en a inspiré plus d’un avant et après ce film, notamment Karim Dridi en 1994 avec un film du même nom, existe toujours avec ses néons et ses strip-tease, mais la fête foraine que reprendra Alain Tanner comme décor de son film en 1987, Une flamme dans mon coeur, a disparu tout comme le grand magasin Tati dont la devanture bariolée et iconique par Azzedine Alaïa sert de toile de fond à la mort du jeune dealer Bobby. Le monde a été transformé, et le quartier ne peut plus servir de toile de fond à un film poétique. Le sexe y est tarifé et la drogue a changé de lieu et de forme, plus personne ne saurait en faire un film aussi rêveur et tendre. De nos jours, le drame du crack ne se montre plus que dans des documentaires larmoyants ou dénonciateurs.

 

Aller jusqu’au bout

Pourtant, en rêvant ce film d’amour et d’amitié, Juliet Berto, égérie de Godard, avait sans doute raison, tout comme Renato Berta et Jane Roger, la fille du réalisateur, en proposant de restaurer ce vieux film. Mais le mieux est de laisser la parole à Juliet Berto car c’est elle qui en parlait le mieux en mai 1979 : « Je n’y tiens plus. Je veux réaliser. Barbès me nargue. Le quartier où j’habite, il est vital que j’en parle. Nous avons voulu montrer un quartier de Paris où chaque jour il existe une vie multiraciale. Je ne suis ni immigrée, ni pute, je ne suis pas représentative de ce quartier. Neige n’est pas un film ethnologique, c’est un certain regard sur le monde de la fiction policière. C’est une balade entre Barbès et la place Blanche. La drogue est là, comme le sexe, comme les bars. C’est un élément du décor, une des réalités de Pigalle. Neige, c’est un portrait de Pigalle. Le titre du film évoque peut-être l’héroïne, la blanche, le cheval, la neige comme on dit. Mais en fait nous l’avons choisi parce que c’est un beau mot, très condensé, froid et scintillant. Comme les lumières des néons la nuit à Pigalle ; comme le clinquant des baraques de la fête foraine l’hiver sur le boulevard ; comme les flocons qui flottent dans les boîtes transparentes où on voit la Tour Eiffel ou le Sacré Cœur quand on les retourne. L’agressivité n’est jamais gratuite, elle exprime le besoin de s’arracher à quelque chose, une provocation qui mettrait la balle dans votre camp, un élan d’où jaillit ce qui fait vivre les visages. L’agressivité, pour moi, passe par le cinéma, et peut-être qu’au bout il y a Neige. L’important pour moi ça a été d’acquérir le droit à la parole en montrant des images, d’aller au bout de ce que je suis. »

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Durée : 90 mn


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