Select Page

Mais vous êtes fous

Article écrit par

Inspiré d’un fait divers, le film reste sobre dans sa description du propos et évite ainsi de tomber dans les clichés en tout genre concernant la drogue. Cependant, à trop vouloir être descriptif, les intentions de la réalisatrice se perdent et l’on reste sur notre faim.

Audrey Diwan, de l’écriture à la mise-en-scène

« De la littérature au cinéma, le chemin a été long et pourtant assez naturel. On me disait souvent des romans que j’ai écrits, plus jeune, qu’ils avaient quelque chose de très visuel. » explique la romancière/journaliste/scénariste reconnue Audrey Diwan qui signe ici avec Mais vous êtes fous son premier long-métrage. Tout commence d’abord par un entrefilet qu’elle lit dans un journal et qui résume bien l’histoire : « Un couple de parisiens drogue ses enfants. » Plus qu’un fait divers, Audrey Diwan s’en empare alors et lui donne une nouvelle dimension, l’histoire vraie d’un couple que la drogue a fait basculer.

Roman aime Camille, autant qu’il aime ses deux filles. Mais il cache à tous un grave problème d’addiction, qui pourrait mettre en péril ce qu’il a de plus cher. L’amour a-t-il une chance quand la confiance est rompue ?

 

 

Mais vous êtes fous ? Pas tant que ça…

On l’a bien vu cette dernière décennie, les films anglo-saxons traitant de l’addiction tels que Trainspotting (1996) ou encore le récent (et excellent) My Beautiful Boybasculent rapidement dans le pathos et le spectaculaire, avec de grandes scènes où les personnages se piquent les veines. Audrey Diwan prend le contrepied en décidant d’aborder le problème à l’envers, à demi-mots et par des hors-champs. Si une scène d’ouverture est en général très importante et détermine en grande partie le ressenti global du spectateur, le talent d’un réalisateur s’affirme aussi par sa capacité à faire comprendre une situation sans que celui-ci ne la voie. Ainsi, Mais vous êtes fous démarre fort avec le pré-générique où le montage saccadé, la sensation d’acouphènes et l’énergie musicale témoignent d’un homme en manque, cherchant à se faire un rail de coke. On ressent clairement la gravité de la dépendance de Roman, qu’on ne verra cependant jamais se droguer sous nos yeux.

Dans une famille où l’amour prédomine, il n’y a qu’un pas vers la contamination. La drogue qui traverse les pores de la peau de Roman va jusqu’à contaminer sa femme et ses deux filles. Accusé de droguer ses enfants, le couple se voit retirer leur garde et un nouveau combat commence. Un combat pour Roman qui devra se désintoxiquer et un combat pour Camille qui voit sa confiance dans l’homme qu’elle aime ébranlée en même temps qu’elle découvre son addiction. Se pose alors la question de la survie du couple quand la confiance est rompue. La drogue ne devient dès lors plus qu’un prétexte.

 

 

Des addictions croisées

Si Roman est accro à la cocaïne, Camille, elle, est accro à Roman. Surprenant pour une femme qui apprend que son mari lui a menti et qui a fait voler en éclats leur stabilité. Mais Camille n’est pas seulement une mère, c’est aussi une amoureuse en proie au manque de l’autre. En réalité, le doute plane en permanence.  Elle sait que Roman lui cache quelque chose mais opte plutôt pour la piste de l’infidélité. Camille nous apparaît comme un personnage peu fiable, et presque plus instable que Roman, aux limites de la folie.

A l’inverse, le personnage de Roman nous apparaît nettement plus sympathique et terre à terre. Le film n’évoque pas tellement les crises de manque et la difficulté du sevrage mais davantage la solitude de Roman et la culpabilité écrasante qu’il éprouve. C’est un homme dévoué à ses enfants et qui arrête de se droguer du jour au lendemain après l’accident de sa fille. Contre toute attente, on a de l’empathie pour ce personnage et on lui accorderait bien une seconde chance.

 

 

Un couple vedette

On retrouve dans le rôle principal un Pio Marmaï aux antipodes de son rôle burlesque dans l’enivrant En liberté !. L’acteur, toujours attachant, s’essaie à un autre registre qui lui va bien. Sobre, il joue davantage sur son regard grave pour communiquer l’intensité dramatique de chaque scène et nous donne l’impression de visionner un véritable documentaire tant son jeu est naturel. La scène plus vraie que nature où celui-ci se retrouve désemparé face à un assistant social invasif est portée par son jeu d’acteur mesuré et contrôlé. « Roman, j’ai une empathie totale pour lui. Dès le début, j’ai refusé de porter un jugement sur sa dérive. » dit l’interprète à propos de son personnage.

Céline Sallette incarne Camille et avoue se retrouver dans ce personnage. L’enjeu de l’actrice avec ce rôle était de faire apparaître à l’écran les différentes phases par lesquelles passe Camille sans trop dramatiser. Ainsi, Céline Sallette s’exprime avec justesse et brio dans la scène cruciale de la révélation. En effet selon l’actrice « Il fallait éviter le dolorisme : Camille n’est pas qu’une mère en larmes et Audrey aime que les personnages soient forts« .  Enfin, on ne cessera jamais d’être émerveillés devant la facilité déconcertante qu’ont les enfants à jouer avec naturel et aisance. Tout est vrai, authentique, et au cinéma, on ne peut  pas tricher avec l’émotion.

Porté par une mise-en-scène astucieuse, il est indéniable que pour un premier film, Audrey Diwan s’en sort bien et que le meilleur reste à venir. Cependant, le sujet traité aurait mérité plus grande réflexion et Mais vous êtes fous aurait gagné à être moins tendre et à s’éloigner du conte de fées. L’empreinte littéraire de la réalisatrice reste bien trop présente, si bien que les performances d’acteurs prennent le dessus sur un scénario qui s’essouffle de temps à autre.

 

Titre original : Mais vous êtes fous

Réalisateur :

Acteurs : , ,

Année :

Genre : ,

Pays :

Durée : 95 mn


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Kanal / Ils aimaient la vie

Kanal / Ils aimaient la vie

« Kanal » ravive le spectre de la guerre. Avec cette odyssée humaine, Andrzej Wajda filme le « romantisme de l’horreur » dans la tourmente de l’insurrection de Varsovie et les convulsions de l’Histoire de la Pologne. Dantesque en version restaurée 4K distribuée par Malavida.

Les reines de la nuit

Les reines de la nuit

Un reportage télé qui ne parvient pas à singulariser ses personnages, et où l’esthétique camp des cabarets parisiens ne contamine pas la mise en scène, trop absente.

It must be heaven

It must be heaven

Un conte burlesque explorant l’identité, la nationalité et l’appartenance, dans lequel Elia Suleiman pose une question fondamentale : où peut-on se sentir « chez soi  » ?