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Livre « Cinéma et politique : l’effet Indigènes » d’Edouard Loeb

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Par le biais de l’ouvrage d’Edouard Loeb, retour sur le film de Rachid Bouchareb et sa réception par la presse.

Indigènes (2006) se termine dans un cimetière soixante ans après la fin de la seconde guerre mondiale. On y suit un vétéran – sans doute le seul survivant des quatre personnages principaux – se recueillant devant des tombes avant de rejoindre un foyer Sonacotra (1). A la manière de La liste de Schindler (1993) de Steven Spielberg, la réalité rejoint la fiction et dans un dernier plan, un texte termine le film:

" En 1959, une loi a été votée pour geler les pensions des tirailleurs des pays de l’empire colonial Français qui accédaient à l’indépendance. En janvier 2002, après de longs procès, le Conseil d’État a sommé le gouvernement Français de payer ces pensions intégralement. Mais les gouvernements successifs ont repoussé cette échéance. "
 

 
 
L’ouvrage Cinéma et politique: L’effet Indigène d’Edouard Loeb tente d’expliquer de quelle façon le film de Rachid Bouchareb a œuvré pour la cause de ces tirailleurs depuis sa présentation à Cannes le 25 mai 2006 jusqu’à sa sortie en salle le 27 septembre 2006 – date à laquelle le gouvernement de Dominique de Villepin annonce que les pensions des anciens combattants issus des ex-colonies seraient revalorisées. Pour ce faire, Edouard Loeb décrit durant tout son ouvrage la couverture médiatique du problème de la « cristallisation » de ces pensions en ce concentrant sur trois quotidiens: Le Monde, Libération et Le Figaro. Il apparaît alors clairement, au fil des citations d’articles, que l’impact d’Indigènes fut indéniable. S’il fut quantitatif, avec autant d’articles parus dans ces journaux entre la présentation à Cannes et sa sortie en salles qu’entre 1996 et 2006, le contenu des papiers changea également dès l’arrivée du film de Rachid Bouchareb. Jusqu’ici exclusivement traitée dans les rubriques politiques de ces quotidiens, la lutte des anciens combattants devient, de mai à septembre 2006, en grande partie relayée dans leurs pages culturelles.

Edouard Loeb rend essentiel cet élément en l’associant à la campagne de promotion du film, en particulier son dossier de presse et son site internet. Les critiques de cinéma, pas vraiment au fait de la bataille juridique qui s’est jouée avant Indigènes, trouvent dans le dossier de presse et dans le texte " L’armée d’Afrique " par Bernard Genin qui s’y trouve, matière à écrire leurs articles. Aidés, ils le seront également par le site internet du film où sont mis en avant les mots de Pascal Blanchard, conseiller historique d’Indigènes. Les citations qu’extrait Edouard Loeb des quotidiens qu’il a choisit d’étudier ressemblent de façon troublante aux mots de l’équipe du film. Des parties du synopsis, " Ils n’avaient encore jamais foulé le sol français, mais parce que c’est la guerre, Saïd, Abdelkader, Messaoud et Yassir vont s’engager comme 130 000 autres " Indigènes " dans l’armée française pour libérer la " mère patrie "  de l’ennemi nazi " se retrouvent même dans les articles des journalistes utilisant ces outils promotionnels pour écrire leurs papiers. " …un film qui relate le destin de quatre hommes mobilisés en 1943 dans les troupes coloniales et qui vaincront en Italie, en Provence, et dans les Vosges (…) La " mère patrie " qu’ils rêvaient de défendre se montrera fort peu reconnaissante " écrit Emmanuelle Frois le 25 mai 2006 dans Le Figaro. Dans ce même journal, Dominique Borde utilise le lendemain des mots semblables : " Sans hargne et sans lyrisme, le film se pose en témoignage et en intercesseur. Impossible alors de balayer l’un et d’oublier l’autre au nom de cette " mère patrie " si ingrate qui a abandonné des orphelins en terre étrangère ".

Le pathos du film et de ses outils promotionnels – dossier de presse, interviews des acteurs, anciens combattants des bataillons d’Afrique qui montent les marches à Cannes – est retranscrit tel quel dans la presse dès sa première projection, comme la suite logique du texte du dernier plan. Edouard Loeb décrit avec justesse de quelle façon la sortie du film de Rachid Bouchareb et sa campagne promotionnelle a su simplifier la médiatisation de la lutte des anciens combattants issus des ex-colonies. Ainsi, les termes juridiques mis de côté, cette cause s’est vue intéresser un plus large public. Les politiques, et plus particulièrement le président de l’époque Jacques Chirac, se retrouvant alors forcés de se pencher sur ce dossier avant même la sortie du film qui, promotion et prix d’interprétation à Cannes obligent, avait de grandes chances de remplir les salles – au final, plus de 3 000 000 d’entrées.
 

Rapproché en quatrième de couverture de films américains traitant de la guerre du Vietnam (Apocalypse Now (1979), Voyage au bout de l’enfer (1978) ou Platoon (1986)), Indigènes n’est pourtant que très peu discuté artistiquement dans l’ouvrage d’Edouard Loeb. Il aurait pu être intéressant, par l’étude de sa mise en scène, de le rapprocher d’un autre film d’Oliver Stone, JFK (1991), film politique par excellence. L’usage d’images de documentaires et d’images de fiction, l’utilisation du noir et blanc, rapprochent dès leur ouverture ces deux films. L’adoption en 1992 par le Congrès du " President John F. Kennedy Assassination Records Collection Act " (JFK Act), ordonnant la réunion et l’ouverture de tous les dossiers se rapportant à la mort du Président américain, directement liée à l’œuvre d’Oliver Stone, semble répondre également à la décision du 27 septembre 2006 du dégel des pensions des anciens combattants issus des ex-colonies. C’est dans les deux cas l’arrivée d’une décision politique suite à la réception par la population et les médias d’un film militant.

La frontière entre réel et fiction gommée comme chez Oliver Stone, des moments de bravoure tels ceux d’Il faut sauver le soldat Ryan (1998), l’envie de replacer l’ancien combattant dans un présent concret et anonyme à la manière d’Outrages (1990) de Brian De Palma, le film de Rachid Bouchareb lorgne sur ces grandes rencontres américaines orchestrées entre un public et une cause. L’analyse très précise d’Edouard Loeb sur les conséquences évidentes que pouvait avoir le film dès sa projection cannoise laisse une question en suspens : journalistes et critiques de cinéma avaient-ils le droit de dire du mal de ce film ? Lors de sa sortie en salle, les réactions dans la presse, y compris spécialisée, allaient en grande partie dans le même sens : un film " sincère, courageux, indispensable " pour Fluctuat.net, " indispensable " également pour Télé 7 jours ; une œuvre " nécessaire " pour Le Journal du dimanche, qui ne pouvait " qu’être collective " selon aVoir-aLire.com ; " Indigènes procède en grande partie de cette idée utilitaire et spectaculaire du cinéma " selon Le Monde et fait " surgir de vraies émotions sur un propos utile et nécessaire " dans les pages d’Ouest France ; chez Brazil, malgré ses défauts le film est " à voir cependant pour ce qu’il montre ".

La réception chez Les Inrockuptibles, Les Cahiers du Cinéma où ici même par Samir Ardjoum soulève pourtant une grande réserve : par son sujet et les conséquences concrètes qui devaient découler de ce film – " la décristalisation " des pensions des anciens combattants mais aussi un nouveau regard sur leurs petits-enfants comme l’illustre la formule de Jamel Debbouze lors de ses interviews de l’époque : " Je suis un icicien " – la place du spectateur se trouve inexistante. Que faire devant ce film si ce n’est consommer sans penser les figures héroïques qu’il nous donne à voir ? Que penser du prix , forcément collectif, obtenu par les interprètes à Cannes et du César du meilleur scénario original, synonyme de meilleure Histoire ? Si la cause nous paraît juste et qu’Indigènes lui permet un éclairage nouveau, comment alors réceptionner ce film autrement qu’en acquiesçant devant ses images ? Malgré un casting semblable et une mise en scène de l’Histoire quasiment identique à celle d’Indigènes, la mauvaise réception d’Hors-la-loi en 2010 montre de quelle façon en 2006, Rachid Bouchareb tout comme son film, se sont effacés devant la cause qu’il défendait. Quand celle-ci est moins relayée dans la presse, quand elle semble moins évidente, peut-être même jugée moins juste par le public comme ce fut le cas avec Hors-la-loi, reste alors l’œuvre seule. Si de la projection cannoise d’Indigènes il n’était seulement resté le film, quoi qu’on en aurait dit, qu’importe ce qu’il se serait passé le 27 septembre 2006, de son côté, Edouard Loeb n’aurait sans doute pas eu à écrire ce livre.

Cinéma et politique : l’effet Indigènes, d’Edouard LOEB, Editions INA, Collection « Etudes et controverses »
 

 
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(1) La Sonacotra – qui a changé de nom en 2007 pour devenir l’Adoma – est une société d’économie mixte française dont le capital est détenu par des acteurs publics (Etat, SNI…). Elle construit et gère un très grand nombre de produits (résidences sociales, foyers de travailleurs migrants, pensions de famille, centres d’hébergement, centres d’accueil de demandeurs d’asile, aires d’accueil de Gens du voyage…) et offre plus de 76000 solutions de logements en France.

 


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