Libera me (1993)

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Résistance et libération cinématographique.

Dans un pays où une dictature militaire sévit, les deux fils d’un cafetier, accompagnés d’un photographe et d’un faussaire en pièces d’identité, entrent en résistance, en subissant la violence du régime totalitaire. Une gradation dans les représailles marque la population.

Alain Cavalier, avec Libera me, revient, certes, au long-métrage sept ans après le succès de Thérèse, mais adopte désormais une démarche radicalement différente de ses longs-métrages précédents. Tourné avec des acteurs non professionnels, s’inspirant, s’imprégnant des courts-métrages tournés en solitaire à la fin des années 80, consacrés à des femmes travaillant dans l’artisanat ou le commerce. Filmant des visages, des mains, des outils, des matières, le cinéaste entre dans l’intimité d’un travail, d’un corps au travail. Libera me devient un isotope de ces films, refusant tout filmage grandiloquent ou ostentatoire.

Ici, point de langage ou de grammaire cinématographique attendus pour ce genre de thème et d’histoire : les gros plans dominent sur des visages mutiques dont les regards portent au-delà du moment présent, vers une action à commettre, vers un avenir déjà connu : la torture, et la mort. Une vision intense de la détermination contre l’oppression. Un film également sur le combat et la douleur. Des plans sur des corps meurtris, des cadavres que d’aucuns, civils et bourreaux, regardent avec une distance où, paradoxalement, l’émotion point chez ceux qui subiront ensuite les sévices. Une récurrence des mains, qui manipulent des armes, des objets de toutes sortes, des mains qui cachent des visages endeuillés ou meurtris par la souffrance. Coup de génie, tour de force du cinéaste, qui réussit à imprimer les images de la souffrance sans se diriger vers l’hyperbole maniérée. Une suite de tableaux dignes d’un Caravage, d’un Georges de La Tour, un peintre auquel Alain Cavalier consacra un documentaire aux allures d’un autoportrait implicite.

L’essentiel du film repose sur l’importance accordée au son, qui devient le personnage principal d’un film sans paroles, mais pas muet. Une œuvre sonore, plutôt. Respirations haletantes lors des questions au cours desquelles seuls des objets-preuves sont montrés par les tortionnaires, écoulements de l’eau imprégnée sur les serviettes plaquées sur les visages des détenus, manducations, déglutitions, chalumeaux qui s’allument. Une ambiance sonore intense et efficace, ambiance qui croît afin de nous indiquer la tension et l’arrivée de l’acmé du film : la vengeance, la revanche des persécutés sur les tyrans et les collabos.

Film-somme, film-essai, Libera me constitue un adieu au cinéma usuel, loin de La Chamade ou du Combat dans l’île. Une absoute (« Libera me, Domine »). Une étape dans la recherche de l’immontrable, de l’indicible.

La nouvelle édition de ce long-métrage que nous propose Tamasa en combo blu-ray et dvd permet enfin de le redécouvrir 30 ans après sa sortie en salles dans une version de grande qualité au niveau de l’image et du son, avec des compléments dignes d’intérêt : un livret de 12 pages, et surtout à nos yeux un court signé Cavalier et intitulé Liberté, Liberté chérie. 

  Libera me (1993), d’Alain Cavalier, combo dvd/blu-ray, Tamasa Distribution, parution le 09 mai 2023.

 

 

 

Titre original : Libera me.

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Durée : 77 minutes. mn


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