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L’Homme des hautes plaines (High Plains Drifter – Clint Eastwood, 1973)

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En 1973 un homme nous arrive des hautes plaines ; et quel homme !

Si William Munny (Clint Eastwood) sort de sa pré-retraite quand débute Impitoyable (1992), il le fait pour de l’argent mais également pour venger une femme. Une putain de saloon, tailladée au visage après s’être moquée de la taille du membre viril d’un cow-boy imbibé, offre un pactole à celui qui la vengera. Le vieux William Munny, ancien tueur finissant sa vie au milieu de ses enfants et de ses porcs, se fait prier un peu mais n’attendait que ça pour remettre le couvert. Vous comprenez, on ne fait pas ça à une dame ! Dans L’Homme des hautes plaines (1973), deuxième réalisation de Clint Eastwood mais premier western qu’il dirigera, le réalisateur-acteur joue lui-même le rôle titre. Il y reprend celui de l’homme sans nom qu’il tenait chez Sergio Leone mais avec une mâchoire, la même que celle de Gran Torino (2009), légèrement plus carrée. Il vient répandre vengeance et justice dans la petite ville amorphe de Lago et donc sert les dents. La première femme qu’il croise ne résistera qu’à peine lorsqu’il la violera. La seconde, froide et toujours un torchon à la main à briquer sa maison, ne pensait en fait qu’à ça. Après une nuit avec le bel étranger, en plus de jouir elle trouvera le courage de faire ses valises. Alors fucking or not fucking Eastwood – pour reprendre le titre de l’ouvrage de Stéphane Bouquet publié récemment chez Capricci ? Quoi qu’il en soit l’homme des hautes plaines n’attend pas de merci ; il ne fait que son job. Entre 1973 et 1992, si du phallus au fusil les manières ont bien changé, Clint reste toujours le chevalier de ces dames.
 

La première étape de l’homme des hautes plaines lorsqu’il arrive à Lago est de s’affirmer en affichant à tous sa virilité. Pour cela, en plus de violer une femme il commencera par tuer trois bandits à la petite semaine qui avaient jusqu’ici main mise sur la ville. Il dégaine vite et vise la tête. Il tue comme il respire, comme il fume ses cigares ou comme il prend les femmes qu’il désire. La violence de L’Homme des hautes plaines est très éloignée de celle qui accompagne l’homme sans nom de la « trilogie des dollars » de Sergio Leone. Alors que beaucoup de corps sans vie s’amoncellent derrière les trois personnages du Bon, la Brute et le Truand (1966), la mort y reste une plaisanterie dont il faut rire pour ne pas prendre le risque de la laisser gagner. Dans L’Homme des hautes plaines au contraire la mort est une chose sérieuse et cruelle, plus proche du Sergio Leone d’Il était une fois la révolution – où la première femme qui apparaît à l’écran est également violée par le héros. Les morts ont un nom et chaque cadavre compte. L’Homme des hautes plaines vit alors de deux écarts : celui qui sépare les westerns des années 70 de ceux de l’âge d’or des majors et l’autre, beaucoup moins marqué, qui tend à éloigner cet homme des hautes plaines de la figure eastwoodienne qu’ont nourri pendant les années 60 des réalisateurs comme Sergio Leone, Don Siegel ou Ted Post. Au final ces deux écarts vont se confondre. La violence du film se retrouve par exemple aussi bien dans les westerns les plus emblématiques de la fin des années 60 et des années 70 – de la Horde sauvage (1969) à Fureur Apache (1972) – que dans L’Inspecteur Harry (1971) réalisé deux années plus tôt. On y ressent autant le nihilisme de l’époque vis à vis du genre – le western est mort, les personnages marchent sur ses cendres – que l’énorme influence qu’ont eu sur Clint Eastwood ses pères de cinéma. L’homme qui descend des hautes plaines a le même regard que Dirty Harry ; le même cheval que Blondin.

Les contours d’une méthode prennent alors forme : reprendre la même recette mais l’améliorer, tirer plus fort sur les ficelles, pousser la machine jusqu’à lui faire atteindre ses limites. Le viol, le machisme à outrance et la violence apparaissent alors comme un moyen pour Clint Eastwood d’exister derrière la caméra. En plus de détruire le genre et de le faire revivre à sa façon, il semble prêt à tuer ses anciens réalisateurs en jouant sur la surenchère. Il ne veut pas faire autre chose qu’eux, mais faire plus. L’Homme des hautes plaines est de ce point de vue là cynique et extrêmement efficace. C’est l’histoire d’une vengeance, alors rien n’existe à part elle. Aucun personnage ne semble écrit, aucun suspense n’existe autour de l’identité du héros solitaire et seule compte la figure de cette vengeance grimaçante sous son chapeau. Quand la ville désormais sous les ordres de l’homme des hautes plaines se retrouve entièrement peinte en rouge, on tient le climax du film. Justice va bientôt être rendue et ceux qui vont mourir verront des murs écarlates avant de s’écrouler sur le sol. L’idée est loufoque, pas si cinégénique que ça et témoigne bien du besoin de Clint Eastwood de grossir les traits ; d’en faire toujours plus et trop.
 

Pourtant, une fois débarrassé des gimmicks de Sergio Leone et de Don Siegel qui parsèment le film, que reste-t-il vraiment à L’Homme des hautes plaines ? Qu’est-ce qu’il reste dans ce film qui appartienne vraiment à Clint ? Juste avant de faire l’amour avec la deuxième femme qu’il rencontre dans la ville, il s’étend sur le lit et elle dans le coin de la chambre, un couteau à la main, le menace. Las, il se moque d’elle, se vante de ses performances sexuelles et la femme, excédée, finit tout de même par lui sauter dessus – mais en laissant retomber rapidement son couteau. Si Clint Eastwood ne réussit pas avec L’Homme des hautes plaines à se défaire de ses films d’acteurs précédents, ce qui dans cette deuxième réalisation reste de lui est peut-être ce qui compte le plus : sa gueule. S’il a toutes les femmes, même celles armées d’un couteau, si les hommes baissent les yeux et la queue devant lui, c’est qu’il vampirise tout espace où il se trouve. L’homme des hautes plaines comme celui qui erre dans les déserts de Sergio Leone n’a pas besoin de nom. L’identification et l’empathie ne passe que par son physique ; par un visage et une silhouette. Qu’importe ses actes, on veut être lui ou être à ses côtés. Il a beau tuer, violer et mastiquer son cigare d’un air mauvais, s’il est sans doute une icône virile, Clint Eastwood est avant toute une vamp.

Titre original : High plains drifter

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Durée : 98 mn


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