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Les Hauts murs

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Transfuge de la télévision, Christian Faure rend une copie soignée, mais trop timorée. Il se cantonne à démontrer que l´enfermement fabrique en lui-même des délinquants et échoue à véritablement bouleverser ou révolter sur un sujet pourtant d´actualité.

Les hauts murs dont il est question sont ceux de la maison de correction dans laquelle est placé un garçon de quatorze ans nommé Yves Tréguier, quelque part en France dans les années 1930 – à l’époque, on appelait cela une « maison d’éducation surveillée » et, pour la plupart, on y plaçait des orphelins, de naissance ou de guerre comme Tréguier (la Première Guerre mondiale n’était pas loin).

Ce film sur une jeunesse victime d’injustice et enfermée dans un véritable bagne est une oeuvre honnête, à la facture classique, qui puise dans ces qualités autant de défauts. Il offre un ensemble de bonne tenue, ce qu’il doit en grande partie à des comédiens justes, tout particulièrement les jeunes menés par Emile Berling (le fils de Charles) dans le rôle de Tréguier, sobre et souvent intense. Le réalisateur, Christian Faure, sort ainsi son premier long-métrage de cinéma du formatage télévisuel, ce qui vaut réussite pour un habitué du petit écran.

Cependant, le film n’épargne au spectateur aucune des scènes obligées de la vie de jeunes en milieu carcéral, invitant tous les clichés du genre développés depuis David Copperfield (récemment mis en scène par Roman Polanski) jusqu’au Magdalene Sisters de l’écossais Peter Mullan. Ici aussi, il y a des matons qui hurlent sur les enfants, les maltraitent à la moindre occasion, et surtout lors de punitions collectives interminables ; il y a bien sûr le bizutage du petit nouveau, son harcèlement ou sa protection par ses co-pensionnaires ; il y a enfin les rares figures féminines, la femme du directeur objet des fantasmes des enfants, ou la mère idéale, ignorante de la réalité. Cette profusion de scènes illustratives et déjà vues participe ainsi de la lourdeur du récit, qui s’essouffle à mi-parcours.

Tout cela n’enlève rien à l’aspect soigné des Hauts murs ; et ce qui y manque vraiment est un ton : une vision plus large qui n’aurait pas été comme effrayée par le sous-texte politique de l’oeuvre, ni par sa noirceur. Cette impression frappe d’autant plus qu’il s’agit d’une histoire vraie ; le film est l’adaptation du roman éponyme et autobiographique d’Auguste Le Breton, écrivain puis scénariste dans les années 50 pour Michel Audiard et Jean-Pierre Melville, resté célèbre pour ses scénarii représentant la vie et le parler argotique des voyous.
Simple mise en images de son histoire personnelle, le film reste figé dans un hors temps anachronique et n’établit malheureusement pas de lien avec les sociétés contemporaines. Le réalisateur trousse au contraire un mélodrame au propos bienveillant et consensuel.

Le film promeut alors des idéaux de tolérance, d’humanisme et de citoyenneté bien édulcorés. Cela se sent particulièrement dans la place qu’il accorde au parler des enfants : coincés dans ce monde en vase-clos, ceux-là parviennent en effet à se créer un langage propre ; l’argot est le signe, ô combien libertaire, de leur créativité et de leur désir de vie face à l’emprise physique et psychologique dont ils sont victimes. De tout cela, le film est pourtant trop peu fait, l’argot, mis sur le même plan que les injures des matons, eux-mêmes victimes du système, tombe à plat .
Diluant ainsi un point de vue en lui-même puissant, Faure passe à côté de ses personnages et de ce qu’ils incarnent. Il est bien trop atttaché à rendre compte de la violence et de la bêtise génèrées par l’enfermement et montre, sans en saisir la substance, la répression de la culture, de la combativité (entre autres politique) qui sont les fondements d’une citoyenneté engagée dans le monde. En lieu et place de cette dernière, il se complaît dans une symbolique de fuite un peu lourde et marquée par le pont, qui rappelle le rêve que fait Tréguier d’aller à New York.

Le film n’a donc su profiter d’une histoire édifiante et trouver l’angle pour s’y engager, étouffant en outre dans l’oeuf la résonance actuelle de son sujet. Il y a bien un renvoi à l’actualité récente (la tentation d’ériger de nouveau des murs contre une jeunesse qui effraie), mais il ne figure que dans le dossier de presse : sa première page est un message de l’association la Voix De l’Enfant (parrainée par Carole Bouquet, qui joue dans le film) qui s’inquiète de l’évolution juridique de la question. On ne peut que regretter que cette ligne militante ne transparaîsse pas plus dans le film,  qui aurait pu constituer l’occasion d’ouvrir le débat sur un thème polémique…

Titre original : Les Hauts murs

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Durée : 95 mn


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