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Le Repas (Meshi)

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Le film s’ouvre sur le plan d’une ruelle d’Osaka qu’une voix de femme nous situe. Paisible chemin de terre coincé entre deux rangées de maisons. Un enfant sort en trottinant, sac au dos, suivi de sa mère qui lui demande de ne pas courir. Le gosse chute après trois pas, la tête la première, et […]

Le film s’ouvre sur le plan d’une ruelle d’Osaka qu’une voix de femme nous situe. Paisible chemin de terre coincé entre deux rangées de maisons. Un enfant sort en trottinant, sac au dos, suivi de sa mère qui lui demande de ne pas courir. Le gosse chute après trois pas, la tête la première, et repart d’un bond. Un homme apparaît au seuil d’une autre maison. Sa femme se précipite derrière lui, le repas de son mari dans les mains. Les hommes partent, les femmes restent. Ballet matinal quotidiennement répété, rôles codifiés et partitions maîtrisées, ainsi s’organise la vie de cette ruelle, au rythme des pulsations du départ des hommes.

On voit l’héroïne penser, les yeux fixés sur une fenêtre, fuyant les murs de la cuisine qui l’enserrent. Elle nous décrit, par le biais de la voix off, son ennui, l’usure d’un quotidien trop bien rôdé où le couple n’est plus fusion, invention permanente mais une sorte de fade division du travail avec une femme qui prépare la cuisine, fait le ménage et reste cloîtrée à la maison, au service d’un homme devant lequel elle se doit de garder le silence. La communication est en effet inexistante : il se cache derrière son journal, lui répond à peine, exigeant d’elle l’exécution d’un « contrat » auquel elle n’a pas le sentiment d’avoir agréé. Ayant fui un mariage arrangé pour vivre l’Amour idéalisé, Michiyo se retrouve prisonnière d’un quotidien, d’un rôle qu’elle n’a pas choisi. Les relations de couple semblent fatalement devoir tomber dans un morne train-train qui ne peut lui convenir, très loin de la vie à deux transfigurée dans ses rêveries par un amour partagé. Tous ceux qui entourent Michiyo considèrent pourtant que le bonheur matrimonial est un devoir et que celle-ci se doit d’être comblée. Face à l’impératif d’être heureuse sa seule réponse est la mélancolie et lorsqu’on lui affirme « Tu as l’air comblée », elle acquiesce « Oui, j’ai un chat ».

Les séquences d’intérieur dépeignent les repas et autres scènes ritualisées du quotidien où chacun a sa place déterminée à l’écran : l’homme en bas à gauche du cadre, attablé, journal à la main, clope au bec ; la femme en haut, faisant la navette entre cuisine et salon pour servir son mari. Les plans sont figés, de même que les espérances de Michiyo glacées, douces rêveries qui se fanent… L’atmosphère est lourde et la pesanteur des codes évidente. La seule chose qui semble rompre avec la monotonie bien orchestrée de ce logis est ce petit chat qui va et vient selon ses désirs, et dont la relation à l’héroïne semble se fonder sur la seule loi de l’affect. A l’opposé, les séquences d’extérieur sont empreintes de légèreté. C’est le monde des hommes et de tous les possibles. L’horizon s’élargit en d’agréables travellings sur la ville d’Osaka, sa foule, ses échoppes.

Le Repas met en lumière le drame intérieur d’une femme en prise avec un univers d’hommes et de conventions qu’elle a tenté de fuir, mais auquel on lui impose de participer. Même lorsqu’on pense avoir brisé tous ses carcans, la lente érosion du temps et la pesanteur des codes semblent devoir nous rattraper. Le procédé du monologue intérieur et l’alternance des plans entre vues subjective (réalisation en mouvement) et à la troisième personne (cadre fixe) donnent du relief au mal-être de l’héroïne, traduisant visuellement l’incompatibilité entre ses attentes, ses rêves et son quotidien. Chez Mizoguchi, les personnages épuisent les possibilités de leurs fantasmes (pour mieux en cerner l’absurdité) ; dans Le Repas, même en pensée, Michiyo ne peut s’enfuir. Sa rédemption prendra donc la forme d’une nouvelle transgression des conventions : elle part seule pour Tokyo avec l’intention secrète d’y retrouver travail et liberté. Alors que la rupture semble consommée, son mari lui rend visite à Tokyo et s’excuse à demi-mot du peu de considération qu’il lui accordait jusque-là.

Et c’est sur la note d’espoir d’une romance qui reprend vie que s’achève cette histoire. Tous deux prennent le train du retour vers leur vie de couple à Osaka. Dans un plan d’une beauté sereine (qui n’est pas sans rappeler les scènes de train de Brief Encounter), Michiyo glisse sur un paysage côtier qui défile au travers d’une vitre, et le film se clôt sur la lettre de séparation qu’elle déchire et égraine par la fenêtre.

Titre original : Meshi

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Durée : 97 mn


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