Le joueur de flûte

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Légende simpliste, film de commande, acteur-chanteur star… Jacques Demy évite tous les pièges et nous offre avec son « Joueur de flûte » une oeuvre triste, cruelle, mais humaniste et pleine d’espoir. Magique.

Deux ans après Peau d’âne, Jacques Demy se tournait à nouveau vers le conte et la féerie, avec cette adaptation de la légende médiévale du joueur de flûte de Hamelin. Sur-représenté, popularisé par le poète anglais Robert Browning au XIXème siècle, ou encore par les fameux frères Grimm, ce conte moral va pourtant prendre, devant la caméra de Demy, une dimension nouvelle et inattendue. D’une part car Demy y renoue avec une certaine noirceur absente de ses précédents films, mais également par rapport au regard qu’il porte sur cette légende, la portée historique et sociale qu’il y injecte.

Situé au milieu du XIVème siècle, la légende du joueur de flûte, à travers le regard de Demy, a pour toile de fond la peste noire qui ravageait l’Europe, mais est aussi témoin des derniers instants du Moyen-Age, de la féodalité. De la fin de l’omniscience de la religion, sur le point de céder sa place à une nouvelle croyance cette fois-ci rationnelle, la science ; mais également de la nouvelle importance sociale de la classe bourgeoise et avec elle, du sacre de l’argent comme valeur dominante. Du conte moral initial, il ne reste en vérité que les grandes lignes. Infestée par des rats porteurs de la peste, la ville d’Hamelin va demander l’aide d’un joueur de flûte mystérieux, qui va la débarrasser d’eux pour quelques pièces. Une fois le travail accompli, et devant le non-respect de leur accord, le joueur de flûte va se venger en emportant avec lui, au son de sa flûte, les enfants de Hamelin.

A la base de ce projet, les producteurs anglais, qui voulaient donner au célèbre chanteur britannique de l’époque, Donovan, un premier rôle où il pourrait briller aussi bien en tant qu’acteur, que chanteur. Donovan peu présent lors du tournage, le personnage du joueur de flûte va de lui même être mis en retrait. Fil rouge du film, plus ou moins représentatif d’un esprit artistique libre en décalage avec une société régie par une poignée d’hommes, ce personnage du joueur de flûte est le plus souvent délaissé par Demy. Au vu de certaines scènes musicales quelque peu poussives, cette absence sera plus que bénéfique au Joueur de flûte, poussant Demy à nourrir le conte de nombreux récits parallèles.

Le traitement de l’ Eglise, totalement absent de la légende initiale, en est l’un des exemples. Corruption, riches qui lui achètent leur rédemption, principale responsable de l’obscurantisme de la société… Le traitement de l’Eglise par Demy transforme la vieille légende païenne en un pamphlet acide contre la religion. Et en lui opposant le scientifique Melius, l’alchimiste juif de Hamelin, Demy parvient à créer un conflit supplémentaire dans son récit. L’Eglise ayant peur de ce qu’il est, mais également de ce qu’il représente. Respectivement, un juif est le symbole du progrès technique et de l’évolution de la société. Le message humaniste qui passe à travers ce personnage possède une naïveté touchante et peut prêter à sourire, mais s’intègre parfaitement, par sa sincérité, au Joueur de flûte.

Car, malgré les différences avec la légende originelle, le film de Demy demeure bel et bien un conte. Mais, tout comme Peau d’âne, Demy refuse tout réalisme, que ce soit dans les décors ou les costumes, et nous sommes invités dans un XIVème siècle flottant, sombre mais marqué par une couleur, une lumière, une atmosphère qui sont autant d’invitations à un imaginaire. Quand les portes de Hamelin se referment sur les personnages aux premiers instants du film, c’est le spectateur qu’on enferme. C’est le spectateur qui vit sur la place de la ville, avec ces artistes ambulants, personnages principaux du film, et c’est lui également qui fuira la ville infestée par la peste quand les portes s’ouvriront à nouveau. La mélancolie qui se dégage de cette œuvre est autant due à l’histoire qui nous est contée (la cupidité des hommes, la fuite de l’enfance…), qu’à la maîtrise avec laquelle Demy aménage son univers. Malgré les contraintes de la production et la simplicité de la légende, Le joueur de flûte n’a rien d’un film de commande. Les scènes magiques se succèdent (le joueur de flûte réveillant une jeune fille malade ; un gâteau d’où va jaillir la peste…), et chaque plan, chaque idée de mise en scène trahit l’investissement de son réalisateur. Et si, dans le conte des frères Grimm, le joueur de flûte emportait avec lui les enfants pour se venger de Hamelin, il les sauve de la peste chez Demy. Différence importante, qui témoigne d’une tendresse pour son personnage, qu’il ne peut se résoudre à condamner. Sombre, cruel, moralisateur… Il s’agit bien d’un conte. Féerique, triste, humaniste… Il s’agit bien de Demy.

 

Titre original : The Pied Piper Of Hamelin

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Durée : 90 mn


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