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Le Jardin des Finzi-Contini

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De Sica aborde les résurgences du fascisme à travers le prisme du drame historique.

Alors que l’Italie s’enfonce dans la période troublée des années 1970, les cinéastes vont puiser dans l’Histoire du pays. Les œuvres construisent des résonnances entre les crises d’autrefois et celles de leur présent. Elles tentent d’en déchiffrer les mécanismes historiques et sociaux. Au sein de cette « veine » historique, nombre de films se penchent sur la période fasciste. L’époque mussolinienne offre en effet à une Italie en train de plonger dans le terrorisme et l’incertitude politique un miroir particulièrement parlant. Avec Le Jardin des Finzi-Contini, De Sica (qui adapte le roman éponyme de Giorgio Bassani) construit un drame sentimental sur fond d’entrée du fascisme dans l’antisémitisme, des premières mesures anti-juives aux arrestations. Et renvoie à ses contemporains l’aveuglement de ses personnages, incapables de prendre la mesure du tournant historique en train de se jouer.

Eden en sursis

1938, ville de Ferrare. Suite à l’interdiction faite aux juifs d’accéder aux clubs sportifs, des jeunes gens appartenant à la petite bourgeoisie locale sont invités à se rassembler dans la propriété de la famille aristocratique des Finzi-Contini, pour utiliser leur court de tennis. Celui-ci est aménagé au milieu d’un parc à la végétation luxuriante. Giorgio (Lino Capolicchio) a l’occasion d’y retrouver cette figure évanescente dont il est amoureux depuis l’enfance, la mystérieuse Micol (Dominique Sanda), résidente de cet improbable palais au sein duquel elle mène une vie indifférente au monde extérieur et à ses changements. La trame du film s’attache à restituer les vibrations émotionnelles de ses personnages tout en faisant apparaître en creux les fissures dans lesquelles l’univers édénique des Finzi-Contini s’apprête à sombrer. Particulièrement elliptique, le récit construit sa progression autour de l’évolution du drame sentimental se jouant entre Giorgio et Micol, qu’il met en parallèle avec les changements politiques survenant au fil des quatre années de son déroulement. L’atmosphère s’y imprègne d’une gravité qui contraste avec la magnificence du parc, et qui semble anticiper la fin d’un monde. À travers cette histoire d’amour contrarié, et la violence des sentiments qu’elle mobilise, se dessinent les prémisses d’un malheur parvenant à s’insinuer entre les murs du domaine, que chacun pourtant semble continuer d’estimer hors de danger.

Le travail à la limite de l’artificialité effectué par le cinéaste sur les couleurs restitue parfaitement cette tension entre la représentation d’une jeunesse éclatante et sensuelle et l’imprégnation des corps par une morbidité latente. L’image enserre ainsi dans un premier temps les personnages dans des représentations naïves et nostalgiques, où le blanc des tenues de tennis semble prolonger un éclat divin, avant de laisser s’installer une pâleur des visages ressortant sur des fonds sombres ou saturés par endroits. Ce glissement inscrit dans l’image le passage d’une atmosphère de rêve baignée de souvenir à la figuration d’un cauchemar éveillé qui trouve son point d’orgue lorsque Giorgio surprend Micol faisant l’amour avec Malnate (Fabio Testi) en pleine nuit dans un pavillon du jardin. Cette dimension très graphique – assez étonnante chez De Sica – charge le cadre de significations inquiétantes et marque la corruption de ce paradis en train de disparaître sans s’en rendre compte.

 

Autre signe défavorable : la maladie pulmonaire du jeune frère de Micol, Alberto (Helmut Berger), préfigure la mise en branle des évènements tragiques qui vont se précipiter dans les dernières images. Affaibli, enfermé afin d’être préservé, puis finalement emporté malgré tout, le jeune homme est à l’image de son domaine : séduisante incarnation d’une innocence souterrainement à bout de souffle. L’idée d’une fin de cycle amorcée dès le début du film transparaît également dans le générique, qui met en relation images d’un soleil rougeoyant avec des plans du jardin, annonçant à la fois l’intensité des enjeux émotionnels et l’effacement progressif d’un ordre dans les fondus et les effets de flou. Le jardin, dont l’harmonie végétale contraste avec la rigueur géométrique et terne de Ferrare, est une parenthèse qui se perpétue pour un temps dans un monde dont le mouvement ne lui est plus favorable. Il représente un suspens temporaire dans l’avancée tragique de l’Histoire, au sein duquel une population s’enferme. Il figure également le cloisonnement de chacun dans ses propres intérêts à l’heure où le monde se met à flamber. La persistance de l’amour déçu de Giorgio pour Micol est marquée d’un déni de réalité. Son attachement à ce désir né dans l’enfance un refuge. De même que l’exclusive attention de ces jeunes gens portée en direction des arts et des loisirs – de la poésie au tennis – figure une incapacité à prendre conscience des évènements et à s’y confronter.

Titre original : Il Giardino dei Finzi-Contini

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Durée : 94 mn


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