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Le fils de Joseph

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Dans son dernier film, Eugène Green utilise le récit biblique en plein Paris pour donner à réfléchir sur le mystère, le don et l’art.

Voici certainement le film le plus abouti d’Eugène Green, du moins celui qui a le scénario le plus écrit, le plus crédible et presque le plus littéraire – si tant est que cela soit possible. Pas trop étonnant puisque l’histoire se passe en partie dans le monde ultra fermé et snob de l’édition germanopratine et que Mathieu Amalric y incarne le rôle du père, directeur d’une maison d’édition, Oscar Pormenor, qui a installé ses bureaux dans une suite de l’hôtel Clovis. Bien sûr, on pourrait se demander pourquoi donner le nom de ce premier roi des Francs à un hôtel de luxe parisien, sinon parce que Clovis symbolise une période noire de l’Histoire de France : les tribus germaniques se sont étendues, elles ont reculé les frontières de l’Empire. Les légions romaines ont perdu leur efficacité face à la ferveur barbare. Cette période est sombre et énigmatique, le monde entre progressivement dans le Moyen-âge. Miroir déformant de notre époque ? Cette partie du film, qui détaille avec humour et cruauté le monde littéraire est la plus satirique, car Pormenor est toujours flanqué de la critique littéraire, Violette Tréfouille, incarnée par Maria de Medeiros, excellente dans le rôle d’une intellectuelle nunuche, ridicule et prétentieuse. « La satire m’est naturelle, déclare Eugène Green dans le dossier de presse, lorsqu’il s’agit de parler de milieux que je connais et dont je souhaiterais faire ressortir les traits un peu grotesques. Je n’ai pas particulièrement eu de problèmes avec les maisons d’éditions avec lesquelles j’ai travaillé pour mes livres, mais il y a toujours une dimension un peu risible lorsqu’on n’évolue que dans des cercles fermés. » À ce niveau, c’est très réussi même si, par moments, son film peut provoquer aussi le rire ou le sourire par son côté compassé et quelque peu snob.

Le fils de Joseph est volontairement divisé en cinq parties et traite, comme son film précédent La Sapienza (2015), de la transmission entre un jeune homme et un homme adulte. Ces cinq séquences dûment annoncées ont toutes trait à des passages de la Bible et c’est sans doute ce rappel qui fait toute la force du dernier film d’Eugène Green. Dans la chambre du jeune homme, élevé seul par sa mère (Natacha Régnier qu’on avait déjà découverte dans Le Pont des Arts en 2004) parce que son père, l’ignoble Pormenor justement, a quitté le foyer, trône une reproduction du tableau du Caravage, Le sacrifice d’Abraham (musée des Offices à Florence), comme pour signer l’abandon paternel. Outre que cette sorte de poster est sans doute rare dans une chambre d’adolescent, elle n’est pas plus épiphanique que le langage classique et exagérément articulé que tous les personnages utilisent. Le sacrifice d’Abraham constitue justement la première partie du film et la seconde, Le Veau d’or, se passe dans le milieu de l’édition parisienne et est particulièrement désopilante. Le sacrifice d’Abraham est l’un des deux points de vue de ce passage de la Bible, l’autre étant Le sacrifice d’Isaac qui constitue la troisième partie du film. Tout lecteur de la Bible est sans doute en droit de se demander pourquoi Dieu demande-t-il à Abraham de sacrifier son propre fils Isaac, jusqu’à le transformer in fine en bélier. Et, dans cette troisième partie, Eugène Green va justement s’employer à « un renversement du mythe » comme il le déclare puisque c’est ici que, justement, Vincent (incarné par un jeune homme prometteur, Victor Ezenfis) tente de sacrifier son père dans une séquence particulièrement bien menée comme au théâtre de boulevard, ou dans un film de Resnais.

La quatrième partie, intitulée Le charpentier, est entièrement consacrée à la rencontre entre Vincent et le propre frère de son père (interprété par Fabrizio Rongione, acteur des Dardenne mais qu’on a aussi découvert dans La Sapienza), et s’assimile au passage de la Bible qui unit Jésus à Joseph qui n’était pas le père de sang du Messie. Enfin, la cinquième et dernière partie, La fuite en Egypte, unit mère, fils et père adoptif qui vont quitter Paris pour rejoindre la Normandie, sur un âne comme on imagine que le fit le couple biblique. « Ce rapport à la Bible, déclare Eugène Green, est important pour moi, comme tout ce qui fait partie de ma culture, et donc de mon expérience vitale. » Il en va de même, il faut encore le souligner, pour la belle langue française, la passion, la passation, la bonté et le mystère mystique notamment dans la séquence filmée en la belle église baroque de Saint-Roch (église des artistes, pas très loin de la Comédie française) où l’on écoute entièrement un morceau de Domenico Mazzocchi (1592-1665). Très beau film quasi magique qui installe à la fois le spectateur dans la sérénité et la méditation, bercé par la beauté des images, le mystère du mythe et l’irréalisme voulu des situations. Ce dernier aspect est suffisamment marqué pour qu’on soit étonné d’apprendre que le film a été coproduit par les frères Dardenne, qui réalisent un cinéma diamétralement opposé.

Titre original : Le fils de Joseph

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Durée : 115 mn


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