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La Vie privée de Sherlock Holmes (The Private Life of Sherlock Holmes, 1970)

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Amputé de près de la moitié de ses scènes, mélancolique, « La Vie privée de Sherlock Holmes » reste le film le plus touchant de Billy Wilder, sa grande « oeuvre malade ».

La Vie privée de Sherlock Holmes vit de ses écarts. Celui qui sépare le personnage de Sir Arthur Conan Doyle du traitement qu’en a fait Billy Wilder, celui qui dissocie ses grandes comédies des années 1950 – Sept ans de réflexion (1955), Ariane (1957), Certains l’aiment chaud (1959) – de la mélancolie de cette œuvre tardive, mais également l’écart entre ce qu’aurait dû être cette adaptation du célèbre détective et ce qu’elle est finalement. Billy Wilder et son co-scénariste I.A.L. Diamond voyaient leur film en grand : près de trois heures trente et quatre aventures, quatre chapitres qui avaient comme intention de rendre humaine la figure quasi mythologique de Sherlock Holmes, et de se pencher plus particulièrement sur son amitié avec le docteur Watson ainsi que sur son aversion des femmes: "The Dreadful Business of the Naked Honeymooners", "The Curious Case of the Upside-Down Room", "The Russian Ballerina et The Adventure of the Dumbfounded Detective : Holmes Recounts an Affair of the Past". La version de deux heures qui fut exploitée et que l’on peut voir aujourd’hui ne comporte plus que les deux dernières de ces aventures – amputées également de leurs flashbacks. Pourtant, à travers ces deux heures, plus encore que d’entrevoir la fresque épique qu’aurait pu être La Vie privée de Sherlock Holmes, reste le chagrin tenace d’un "grand film malade" (1). Si le vingt-troisième film de Billy Wilder boite, il n’en reste pas moins son plus émouvant, son plus tendre.
 

Sherlock Holmes (Robert Stephens) s’ennuie, broie du noir. Dès les premiers instants de son film, Billy Wilder filme son héros enfermé chez lui comme l’était déjà Norma Desmond (Gloria Swanson) dans Sunset Boulevard (1950), dans l’attente. L’espoir d’un retour triomphant à l’écran pour elle, celui d’une nouvelle affaire à résoudre pour lui. Tous les deux vivent dans un déni total de la réalité, enfermés qu’ils sont de leur image, du regard que l’on porte sur eux. " Vous m’avez affublé de ce manteau qu’on veut maintenant me voir porter " peste Sherlock Holmes à un Watson (Colin Blakely) narrateur mais aussi écrivain, relayeur des enquêtes de son ami. Dès les premières minutes de La Vie privée de Sherlock Holmes, Billy Wilder s’amuse du célèbre détective en le présentant comme victime de sa propre notoriété. Un ennui d’entre quatre murs, une popularité pesante, Holmes tourne en rond et grogne dès sa première apparition à l’écran. L’absurde de son ouverture, la mise en abyme moqueuse de son héros – on pense au " Maybe it’s Marilyn Monroe ! " déclamé par l’un des personnages de Sept ans de réflexionLa Vie privée de Sherlock Holmes, deux heures durant, possède l’humour très distant de Billy Wilder, cette façon d’amener le rire l’air de rien, comme accidentellement. Pourtant, après les premières minutes passées cloisonné dans son appartement, quand Holmes décide de s’injecter de la cocaïne pour vaincre son ennui, le changement de ton effectué par le cinéaste nous présente enfin le détective comme il voulait qu’il soit : seul, faible et rongé par le doute. Le film alterne entre la légèreté de scènes loufoques et une douleur qui, malgré une amputation d’une heure et demie, ne cesse de percer.
 

Sherlock Holmes résout le mystère du monstre du Loch Ness, celui de la disparition de nains échappés d’un cirque, du changement de couleur de canaris (…) mais loin de cette folie, Billy Wilder ne semble intéressé que par une seule chose : le détective, amoureux, perd pied face à une femme. Le but ici n’est pas d’humilier Holmes ou de lui faire rater une affaire mais plutôt de le voir, au contact de la mystérieuse Gabrielle Valladon (Geneviève Page), contraint d’affronter ses souvenirs les plus douloureux – les flashbacks retirés du montage final faisant ici terriblement défaut. Au contact de cette femme, Billy Wilder filme avec sa neutralité de plan habituelle, nombre de fantômes sortant des placards : la relation d’Holmes avec un Watson gouailleur, omniprésent à l’écran, devient de plus en plus ambigus – le cinéaste s’amuse à filmer le docteur jaloux de son ami mais également de Gabrielle ; les rencontres avec son frère, Mycroft Holmes (Christopher Lee), nous présente le célèbre détective écrasé par cette fraternité, comme si le plus grand des deux Holmes n’était pas celui que l’on croyait.

Malgré son intelligence, son allure de dandy, Sherlock Holmes, semble subir tout ce qui lui arrive, capable de résoudre les énigmes les plus saugrenues mais inapte à vivre avec ceux qui l’entourent. Quand dans les derniers instants du film il perd à jamais Gabrielle Valladon – alias Ilse von Hoffmanstal – c’est en tenant sa dose de cocaïne à la main qu’il ferme sur nous la porte de sa chambre. Toutes les scènes ôtées à La Vie privée de Sherlock Holmes nous empêchent de comprendre entièrement la douleur du personnage de Billy Wilder et à quel point ce dernier amour perdu en réveille d’autres. Pourtant, le film arrive à vivre de ces manques, de cet écart immense entre l’intention et le résultat. Blessé, comme aucune autre œuvre du cinéaste, La Vie privée de Sherlock Holmes vit par défi. Comme si on ne l’avait pas assez meurtri, les images restantes suffisent à faire vibrer le film. Ce qu’il est prend le dessus sur ce qu’il aurait dû être. La preuve, notre mélancolie quand il se termine, ne va pas à toutes ces bobines oubliées mais à cet homme perdu, seul dans sa chambre.

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(1) "Un grand film malade : ce n’est rien d’autre qu’un chef-d’œuvre avorté, une entreprise ambitieuse qui a souffert d’erreurs de parcours : un beau scénario intournable, un casting inadéquat, un tournage empoisonné par la haine ou aveuglé par l’amour, un trop fort décalage entre intention et exécution, un enlisement sournois ou une exaltation trompeuse". François Truffaut
 

Titre original : The Private life of Sherlock Holmes

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Durée : 130 mn


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