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La Scandaleuse de Berlin ( A Foreign Affair – 1948)

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Les ruines de Berlin sont encore chaudes que Billy Wilder y va tourner sa vision de l’après-guerre. Noirceur grinçante au rendez-vous de l’un des premiers très grands films du réalisateur.

Le film s’ouvre au dessus d’un Berlin en ruines. Une commission parlementaire américaine survole la capitale allemande et chacun, oeil à l’hublot, contemple le travail accompli. Si certains s’extasient du paysage lunaire qui leur est donné de voir, d’autres s’interrogent sur comment, au sol, l’armée américaine reconstruit la ville. Dans le coin gauche du cadre, seul, un homme ne dit rien. Plus marqué que les autres par l’horreur qu’ils surplombent, il semble avoir du mal à contenir une nausée de plus en plus pressante. Culpabilité envers la population civile? Caution humaniste des bombardements américains? Un passage éclair aux toilettes nous le dira : un banal mal de l’air. Dans tous les films de Wilder, des plus sérieux aux plus déjantés, souffle un vent de folie, un décalage qui donne à voir une nouvelle image de la réalité. L’apparence y est au centre de chaque plan, chaque situation et semble s’amuser de nous voir ainsi manipulés. Film léger, La scandaleuse de Berlin l’est par ses personnages loufoques et son histoire d’amour proche du vaudeville (je te trompe, tu te trompes…). Film sérieux, il l’est presque naturellement de par son sujet.

Berlin 1946, la seconde guerre mondiale est terminée mais pourtant présente à chaque coin de rue. Dans les bâtiments délabrés, dans ce marché noir autour duquel s’articule la ville, par la division quadripartite… Dirigée d’une main de fer par Phoebe Frost (Jean Arthur), une commission américaine vient donc surveiller la bonne organisation de la zone américaine et le moral des troupes. A la tête de son septième film, Wilder ne filme pas seulement des ruines, des quartiers entiers détruits, une population affamée… C’est Berlin entier qu’il filme, et le naturalisme de ses plans surprend, choque. De la saisissante ouverture aérienne aux extérieurs glauques filmé en 1947 avec une équipe réduite, c’est la capitale déchue, le coeur de l’infamie que nous donne à voir cet ancien berlinois d’adoption. Si la beauté blafarde de cette ville à demi-morte brûle l’écran, c’est que rarement elle n’a été aussi cruement représentée au cinéma. Derrière la légèreté des dialogues des premières minutes, malgré les gags, les mimiques (on rit beaucoup devant La scandaleuse de Berlin), une réalité semble percer. Si ruines il y a, quelque chose doit bien s’en élever, renaître, et les Alliés en sont dépositaires. En zone américaine, la reconstruction de la ville est alors aussi bien physique que morale. La visite de Berlin que propose les militaires à Phoebe Frost et sa commission devient alors charge grinçante contre l’institution en place. Soldats maladroits échangeant les faveurs d’une femme contre du chocolat, acculturation forcée des jeunes par le base-ball… Avec humour, Wilder traite de ce service après-vente macabre, où détruire n’est qu’une étape avant de reconstruire. Un constat on ne peut plus prémonitoire.

Il faut pourtant attendre la plongée nocturne dans la brume des bars enfumés de Berlin pour prendre toute la mesure de l’entreprise de Wilder. Des scènes d’une sensualité palpable où le cadre semble se resserrer et où, soldats comme spectateurs, pour un instant baissent la garde, oublient les ruines, la misère de la guerre. Mais quand l’air de Black Market chanté par Erika Von Schluetow (Marlene Dietrich) devant des soldats américains déchaînés arrivera jusqu’à Phoebe Frost, tout nous reviendra. Cette femme magnifique, très proche du III ème Reich, qui va jusqu’à entraîner un capitaine de l’armée américaine dans ses filets (John Lund), c’est, malgré les ruines, l’Allemagne encore debout ;  cette ville qui chante. « Black market, powdered milk for bikes, souls for Lucky Strikes ». Provocante, fière, aucunement rongée par la culpabilité du nazisme, elle renvoie Phoebe Frost à ses utopies et à sa naïveté de petite fille de l’Iowa. « You take art, I take spam ». Cette Dietrich là, toujours à la frontière de l’auto-caricature de ses années Sternberg, règne tel un fantôme sur cette ville qui renaît. Glaçante et dérangeante, son regard semble le crier à qui veut l’entendre : je suis vivante ! Là se trouve le film de Wilder. Oui, en 1946 Berlin chante. Oui, en 1948 l’Allemagne vit. Là est sans doute le scandale.

Rappelant la folie de Dr. Strangelove (…) et l’audace de Lubitsch, réalisateur très proche de Wilder et lui aussi maître du simulacre, La scandaleuse de Berlin cache, derrière l’humour de ses situations et l’improbable ménage à trois romantique qui va naître entre ses personnages principaux, une noirceur toujours présente chez le réalisateur de Sunset Boulevard et de La vie privée de Sherlock Holmes. Quand le Colonel Plummer tend à une Phoebe Frost détruite par un chagrin d’amour une lettre de son amant ondulée par les pleurs, son absence de délicatesse fait qu’on ne sait s’il faut rire ou pleurer : « Ce ne sont pas des larmes. Je me lavais les mains quand il me l’a donnée ». Encore une fois, gare aux apparences. Réalisé aux lendemains de la guerre, sa légèreté tend à faire oublier sa proximité avec la grande Histoire. Pourtant, et c’est là toute sa force, les cendres sur lesquelles danse La scandaleuse de Berlin sont encore tièdes.

Titre original : A foreign affair

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Durée : 116 mn


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