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La Bataille de Solférino

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Dimanche folle journée.

Intérieur/Jour. Le salon banal d’un appartement parisien banal, ni haussmannien ni HLM, ni beau ni laid, ni grand ni petit. Dimanche fin de matinée. Lætitia, trente ans et quelque, court dans tous les sens au milieu du living : elle est journaliste politique à la télévision, elle doit partir bosser. Arthur, le nouveau baby-sitter, vient d’arriver, il est un peu dépassé. Virgil, le nouveau mec de Lætitia, quitte l’appartement et Vincent, le père des enfants de Lætitia, fait le pied de grue en bas de l’immeuble : il n’a pas le droit de visite, en tous cas pas dimanche, la visite c’était hier, il a raté le coche, comme d’habitude, il ne sait pas tenir ses engagements. Lætitia s’agite, s’engueule avec Vincent au téléphone. Pendant ce temps-là, les enfants hurlent, Arthur se demande ce qu’il fait là, les enfants hurlent, Lætitia enfile une robe, hésite, en enfile une autre, les enfants hurlent, Lætitia quitte enfin l’appartement, la moto de son caméraman file dans les rues de Paris, jusqu’à Solférino. Nous sommes le 6 mai 2012, François Hollande et Nicolas Sarkozy s’affrontent au deuxième tour de la présidentielle. C’est l’heure du changement, pour la France mais aussi pour Lætitia. Dix minutes de films se sont écoulées, dix minutes d’essoreuse dont on ne sortira pas, jetés d’emblée dans le tumulte quotidien.

Le premier long de Justine Triet, après le très remarqué court métrage Vilaine fille, mauvais garçon (2011), a le sens du rythme – ce n’est pas la moindre de ses qualités. En plongeant ses acteurs au sein de la véritable journée du 6 mai 2012, la cinéaste réussit un équilibre assez parfait entre l’histoire intime et l’histoire collective, dans un climat de tension aussi souvent hilarant qu’éprouvant. La Bataille de Solférino est un film qui va de l’avant, en avant, à une allure folle qui charrie avec elle tout ce que cette journée spéciale déroule, ne s’arrêtant presque jamais pour prendre son souffle. De souffle, le film n’en manque pourtant pas, en opposant avec bonheur la liesse générale à l’annonce des résultats de la présidentielle à une situation personnelle qui dégénère progressivement. Ce que met réellement Justine Triet en scène, et qu’elle souligne non sans malice, c’est l’individualisme de la société française face aux évènements globaux : peu importe qui dirige le pays, l’individu reste engoncé dans ses propres convictions, pétri de ses problèmes propres avec lesquels ils lui faut composer. Pour autant, la France change, elle évolue, et Triet de monter deux histoires côte à côte, qui se contaminent et débordent l’une sur l’autre, « une façon de dire que notre vie a une toile de fond, qu’elle ne se joue pas en dehors du monde », comme elle l’explique en dossier de presse.

 

 

Cette idée de débordement ne quitte jamais La Bataille de Solférino : tout sent l’explosion imminente, l’accumulation de ce qui blesse, éreinte et finit par gangréner une situation. Quand Lætitia sourit face aux caméras, c’est autant gagnée par l’euphorie générale que par la volonté de reprendre le dessus sur une journée qui fout le camp, un quotidien dont elle a l’habitude depuis trop longtemps. Les tensions du quotidien, c’est ce que filme Justine Triet avec une maestria confondante : engueulades et climax d’animosités font les scènes les plus fortes de son film, bien aidée par deux comédiens (Lætitia Dosch et Vincent Macaigne) qui savent jouer comme personne la violence rentrée et prête, elle aussi, à déborder. Moins de hurlements continus ici que dans Ce qu’il restera de nous (2012), du même Macaigne, mais une même énergie rageuse qui dépasse toujours les limites, prêtant autant à rire qu’à s’inquiéter de l’ampleur que pourrait parfois prendre les choses. Car Justine Triet s’amuse d’un mélange des tons permanent, aussi salvateur que parfaitement déroutant, faisant de sa Bataille de Solférino un beau bordel organisé, maîtrisé de bout en bout. On est là, en plein milieu, avec Lætitia, Vincent, et les autres : ce n’est pas toujours confortable, mais c’est follement vivant.

Titre original : La Bataille de Solférino

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Durée : 94 mn


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