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Impitoyable

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Sous une pluie battante et entre deux coups de feu, Eastwood, impitoyable mais humaniste, nous présente des hommes rongés par ce qu’ils sont. Derrière le genre et la violence, le cinéaste renaît et amorce avec puissance ce qu’allait devenir son Cinéma.

Eastwood doit énormément au western et bien sûr à Leone. Plus que de lui avoir offert l’un des rôles les plus marquants de sa filmographie, véritable icône intergénérationnelle (l’ « homme sans nom » de la trilogie des dollars), c’est réellement grâce à lui que sa carrière explosa. Penchant désabusé, ironique mais viscéralement humaniste, des grands espaces de Ford et Hawks, le western selon Leone semblait en effet l’écrin parfait à la gueule du grand Clint, à sa démarche nonchalante, à sa « coolitude » décalée. Blondin and co renvoyant rapidement et injustement au rang de "western à la papa" les aventures alors jugées, par le grand public, kitsch et plan-plan des John Wayne et autre Dean Martin.

C’est pourtant sans Clint que Leone va tenter de  mettre un point final au genre avec l’ultime Il était une fois dans l’Ouest, son regard sur l’Amérique et la fin d’une époque. Et si point final il n’y a pas eu, la maîtrise et le style de Leone, mais surtout l’incompréhension de sa profondeur, mirent pourtant le genre entre parenthèses. Grattant seulement la surface des monuments de Leone, les westerns spaghetti pullulèrent et il était désormais impossible de concevoir le genre sans cache-poussière, duels chorégraphiés, ou ersatz de Moriconne à la musique. L’exercice de style étant désormais au centre du processus artistique, seuls quelques réalisateurs comme Peckinpah réussirent à faire vivre le western dans leur époque, en laissant de côté la copie carbone ; en l’inscrivant directement dans leur filmographie et surtout en le mettant à leur service. Le western devenant moins le but que le moyen : un genre au service du discours.

C’est ce que Clint entreprit dès ses premières réalisations. Forcément influencé par ses expériences avec l’imposant italien, mais également motivé par le besoin de construire sa propre mythologie. Pourtant, Josey Wales, Pale Rider, semblent autant de tentatives d’Eastwood de continuer quelque part là où s’arrête Le bon la brute et le truand. Incarner un homme solitaire, étranger, difficile à cerner et qui ne semble que traverser les événements. Mais plus que de dollars, c’est d’une certaine idée de justice que se met en quête Clint dans ses premiers westerns en tant que réalisateur. L’une de ses plus grandes réussites, L’homme des hautes plaines, sa deuxième réalisation, véritable ovni, froid, cruel et ambigu, centralisé sur la vengeance d’un homme, peut s’inscrire quelque part comme une version alternative de la jungle urbaine des Dirty Harry. Très tôt, Eastwood évite le maniérisme creux en se donnant entier au genre, non pas en le réinventant, mais en le nourrissant.  

     

Impitoyable est une date importante dans la carrière d’Eastwood, mais également pour le Cinéma, du fait même qu’il offre au genre l’une de ses œuvres les plus réussies et les plus originales. Les codes n’existent plus devant la caméra d’Eastwood, et l’Ouest Américain nous apparaît alors comme pour la première fois. Sauvages, gigantesques mais désormais sombres, froids, tristes et presque cliniques, ses grands espaces reflètent alors les personnages qu’il accueille. William Munny, un ancien tueur qui a trouvé son pardon grâce à sa femme et ses enfants ; Ned, son seul ami, lui aussi reconverti comme fermier après des années de meurtres et de cavale ; le shérif Little Bill, qui a connu les pires villes de l’Ouest et souhaite désormais vivre des jours paisibles dans la petite bourgade dont il est le gardien… Tous cherchent coûte que coûte le moyen d’oublier leur passé et chacun, des ruines de ces années de violence et d’égarement, a tenté de bâtir son propre idéal. C’est à travers le prisme de cette recherche d’une certaine rédemption qu’Impitoyable débute.

Et quand l’occasion s’offre à William Munny de tuer à nouveau pour sortir sa famille de la misère, ce sont toutes ses illusions qui semblent s’évanouir. Qu’il s’agisse d’une prime sur la tête de deux cow-boys qui ont défiguré une femme, a sans doute une place dans sa décision d’accepter plus facilement ce que lui propose le destin. Mais plus que d’aller venger une femme ou de défendre la cause féminine, comme aime à le répéter l’auteur du script David Webb Peoples, à l’écran Munny va agir ainsi avant tout pour sa famille, et plus encore, comme nous le montrera Eastwood, car c’est ce qu’il est. C’est sans aucun doute la plus grande force d’Impitoyable, qui à travers son intrigue classique et sa mise en abîme évidente (un cow-boy, après des années de retraite, remonte sur son cheval une dernière fois), est un film typiquement « eastwoodien » dans son traitement des personnages. Personne n’est jugé par la caméra de Clint. L’immonde shérif qui croit si fortement en la loi et qu’on aimerait tant détester a t-il réellement tort d’agir de la sorte pour protéger sa ville? Munny, qu’on suit des champs de blé lumineux à l’enfer froid et pluvieux où il finira son voyage, est-il le juste ? En refusant de filmer son western avec passion et en choisissant un œil réaliste, Eastwood ne semble s’intéresser qu’à ses personnages et jamais ne les condamne. Mystic River, Million dollars baby (..) suivront et toujours avec eux, ce regard, sinon bienveillant, tout du moins neutre porté à chaque personnage.

     

Totalement différente de l’ambiguïté des personnages du misanthrope Peckinpah, la vision d’Eastwood, malgré sa noirceur et sa violence, est profondément humaniste. Le traitement même de la violence chez Eastwood et dans son Impitoyable est également autre. Ici, pas de discussion possible, rien de bon ne peut naître de la violence et tous les personnages, malgré leur complexité et leurs différences, peuvent en témoigner. Tuer un homme n’a rien d’excitant et n’a surtout rien de beau à l’écran. Aucune théatralisation de la mort : dans Impitoyable, on tue les hommes quand ils sont au sol, désarmés ou bien pantalon sur les chevilles, aux toilettes. Moins sexy que Bronson au dessus du cadavre d’Henry Fonda… Pire, la rencontre terminale attendue nous montre des hommes bouffés par la peur et au final, des vivants non pas plus rapides ou plus forts que les morts, mais juste plus chanceux. Le jeune personnage du Kid, compagnon de Munny et de Ned totalement anéanti après avoir tué un homme, en est bien l’illustration, quand il comprend que ce n’est pas par la violence qu’il pourra exister. Eastwood met chacun des personnages devant ce qu’il est vraiment, mais également devant ce que leur violence a engendré.

Derrière sa plastique sombre, toute en clair-obscur, derrière cette écriture admirable où personne n’est laissé de côté, où les seconds rôles, au lieu d’étouffer le film, l’alimentent de bout en bout, se  trouve donc un film viscéralement humain. En déterrant en 1992 un genre devenu moribond, Eastwood réalisa l’un de ses chefs-d’œuvre. Il vit aussi prospérer dans les années qui suivirent nombre de films de vignettes dénués d’âme, comme Tombstone ou  Wyatt Earp, ainsi que d’autres " petite maison dans la prairie avec des flingues ", comme l’horrible Open Range. Heureusement, pour dix images d’Epinal, un grand film. Dead Man, Trois enterrements… Chacun de ces films ayant en commun, tout comme Impitoyable, le fait de transfigurer le genre. Et si, avec les cache-poussière, pseudos Morricone et autres chorégraphies, on mettait aussi de côté les chevaux, les six-coups… Le western serait-il mort ? A moins que No country for old men ne soit le premier grand western du XXI ème siècle ?

Titre original : Unforgiven

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Durée : 120 mn


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