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Entretien avec Eric Forestier

Article écrit par

Retour avec son réalisateur sur « La Troisième Partie du monde », film singulier et audacieux, preuve qu’un certain cinéma français sait passer outre les difficultés du montage financier.

Réalisé le 1er mai 2008
Remerciements
: Eric FORESTIER et MAKNA Presse
Sortie le 18 juin 2008

Jeune réalisateur, Eric Forestier signe un film atypique, se basant sur un postulat scientifique : l’entropie. Il trace le portrait d’Emma, mi-femme mi enfant, et la suit dans un parcours initiatique.

 

– Comment est venue cette idée atypique de trou noir, de mélanger fantastique, postulat scientifique et romance ?

– Tout est parti d’un court métrage, Les grands espaces, que j’avais fait il y a trois ans avec mon producteur actuel Cédric Walter. L’histoire est celle d’un couple qui s’engueule, fait l’amour, et puis le garçon part faire une promenade en vélo et disparaît. Puis on retrouvait la fille qui l’attendait dans le jardin. La Troisième partie du monde est en quelque sorte le hors champ du court-métrage. Alors, j’ai gardé le personnage féminin pour en faire un long.
Concernant les genres, bien qu’il y en ait des différents, je trouve que le film a une cohérence.

– Le récit est centralisé autour de Emma. Comment créé-t-on un personnage sans passé et en référence à un concept, le trou noir ?

– C’est difficile. Ce personnage est mystérieux, sans passé et donc je devais sortir du schéma classique de la caractérisation. Pour l’interpréter, le choix de Clémence Poesy fut primordial. Je reconnais que c’est un personnage difficile à interpréter et elle a parfaitement relevé le défi. Elle m’a aussi apporté un nouveau regard sur celui-ci. D’ailleurs elle m’a avoué avoir vraiment pris du plaisir à incarner ce rôle quand elle a décidé seulement de garder du mystère, de ne pas forcément le comprendre. A partir de ce moment-là, on est passé d’un personnage à une interprétation.

– Le film est-il un parcours initiatique ? Apprendre à ouvrir les portes, à être au monde… La fin est une ouverture finalement, un nouveau commencement…

– Oui tout à fait. Cette idée de partir de rien, et de petit à petit s’ancrer dans le réel. C’est vraiment un parcours initiatique. De plus, à la fin Emma est enceinte, ce qui est le symbole du changement.

– Les rencontres dans votre film sont assez immédiates, très fortes, presque évidentes et de l’ordre de la matière . Qu’est-ce qu’une rencontre pour vous?

– Pour moi, c’est quelqu’un qui vous met au défi. Une personne qui a la capacité de vous faire changer. On n’est plus le même avant et après. Mais attention, toute rencontre n’est pas forcément de l’ordre du Bien. On peut changer aussi en rencontrant le Mal.

– Le manque, le désir, l’absence, la culpabilité sont traités de manière assez particulière également. Quel est le sentiment que vous vouliez aborder en priorité ?

– C’est difficile à dire car tous m’intéressaient. L’amour très fort, soudain, et qui après disparaît entre François et Emma. Il y avait aussi le couple composé par Emma et Michel, qui est beaucoup plus complexe. Le frère de François est d’abord agressif, puis il devient charmeur, jusqu’à être envoûté. D’ailleurs, l’effort que fait sa femme pour le ramener à la réalité est beau. Concernant le trajet d’Emma, le sentiment fondamental est cet état de vide au départ, qui se remplit progressivement. C’est partir du rien pour aller vers quelque chose.

– Votre film propose une idée de la femme fatale assez originale et contraire aux idées habituelles. Ici, c’est l’innocence qui est fatale. Aviez-vous l’intention de présenter une nouvelle conception de la femme fatale ?

– Oui tout à fait. Le thème de la femme fatale dans le cinéma m’intéressait beaucoup. En cela, le choix de Clémence Poesy est important car elle possède ce côté femme-enfant du personnage. Elle est dans l’innocence et la maturité  et détient ce mélange de candeur et d’opacité, de blondeur aussi. A première vue, elle est inoffensive mais…elle fait disparaître les hommes! Effectivement, je prends à rebrousse-poil ce cliché de la femme fatale. Ce personnage ne sait pas qu’elle en est une, mais elle l’apprend progressivement.

– C’est ce qui permet d’éviter le cliché ?

– Oui. Et je pense que le cliché est ce qu’il y a de pire dans l’art. Malheureusement, l’état actuel du cinema français encourage à un cinéma de cet ordre.

– Concernant la musique, aviez-vous une idée précise de vos attentes, quelles indications avez-vous donné à Jay-Jay Johanson ?

– Je l’ai entendu lors d’une exposition d’art contemporain où il avait fait une sonorisation pour un artiste, «Le Cosmodrome.» Sa composition était très spatiale et se rapprochait du thème du film. Donc , je lui ai envoyé le scénario qu’il a apprécié et il a accepté. Puis il a reçu un DVD avec les premiers rushes et a commencé à composer seul. Lorsqu’il m’a présenté ses maquettes, j’ai été impressionné. Il y avait des morceaux qui ressemblaient à du Nino Rota. Par contre, je n’ai gardé que 30 % environ de tout ce qu’il m’a proposé.

– Que vous ont apporté la musique et la chanson par rapport à l’idée que vous aviez de votre film ?

– Sa composition n’a pas changé ma vision du film. Par contre, cela rend vivante une scène. Par exemple, la première scène, à l’aéroport est formidable. François explique à Emma le principe de l’entropie et une mélodie arrive petit à petit, correspondant à l’étrangeté du propos. C’est magique de travailler avec un compositeur qui comprend votre intention, qui habille une scène et votre scénario. Le plus intéressant fut de travailler avec Jay-Jay Johanson qui est musicien à la base, et non compositeur de musique de film.

– Concernant, les difficultés rencontrées par un certain cinéma pour exister, vous parlez dans le dossier de presse, «du cinema de contrebande», de cette quasi obligation désormais de partir d’un genre pour aborder un message personnel. Pensez-vous que le cinema français tend irréfutablement vers cette méthode ?

– En effet, c’est difficile aujourd’hui. Le Rapport du Club des 13 est là pour révéler le problème. Aujourd’hui, le cinéma de contrebande est un moyen de masquer un message personnel sous un genre. Cette définition rejoint celle des «films du milieu». Ils doivent être personnels et populaires. On peut voir Spider Man ou les films de Scorsese comme des films du milieu.  Mais mon film ne fait pas partie de ceux là. J’ai eu beaucoup de mal à le monter financièrement. Toutes les qualités du film, sa singularité et son aspect personnel ont rebuté les producteurs. En fait, mon film fait partie des moins chers de cette année. Ce n’est pas par choix. Je ne me réjouis pas de mal payer les techniciens et de me dire aussi que moi même je ne vais pas gagner ma vie pendant 2 ans. Mais il fallait que je le fasse.

– L’entropie est l’idée d’incertitude. Le cinema y ressemble beaucoup dans les deux sens. C’est aussi bien rester dans l’incertitude du projet, qu’au contraire, lors d’un tournage, organiser au maximum. Pensiez vous aussi à cette connivence ?

-Tout le processus de la fabrication d’un film est entropique. De toutes les étapes, c’est sans doute la phase d’écriture qui est la moins entropique car on est tout seul ou à deux devant sa page blanche. En revanche, dès qu’on arrive sur le plateau, avec 30 personnes, il y l’incertitude du résultat à gérer. C’est dur mais créateur.

– Vous réussissez à aborder le genre fantastique, tant en restituant un quotidien précis et réaliste. Votre film est-il l’exemple du genre fantastique minimaliste, un « cinéma fantastique d’auteur»?

-C’est un genre qui me convient et auquel je voudrais appartenir. Malheureusement il n’existe pas, ni pour les producteurs ni pour les spectateurs. C’est un beau label, qui me plaît et dont je voudrais faire partie, mais ce genre ne correspond à rien pour le spectateur. Les tentatives précédentes ont toutes avorté en France.

Titre original : La Troisième partie du monde

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Genre :

Durée : 100 mn


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