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Birdman

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Au-delà de l’exercice de style à couper le souffle, « Birdman » est un film poignant, à hauteur d’homme, qui n’a pas volé son triomphe aux Oscars.

Rien dans les films précédents d’Alejandro Gonzales Iñárritu ne nous avait préparés à la réussite éclatante de Birdman – un film virtuose, original, hétéroclite, tour à tour tragique et drôle, qui vient de rafler quatre trophées majeurs à la cérémonie des Oscars 2015 (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario original, meilleure photographie). On a beau éprouver un certain regret vis-à-vis de son principal concurrent (Boyhood, Richard Linklater, 2014), on se réjouit de cette prime accordée à l’audace, de la part d’une académie trop souvent tentée par le consensus mou.

 

Une rupture bienvenue dans l’œuvre d’Iñárritu

Birdman est d’abord une formidable démonstration de virtuosité. Usage brillant du grand-angle, qualité et variété des effets spéciaux, fluidité étourdissante des travellings et des changements de décors, le tout se coulant dans un quasi plan-séquence de deux heures : le cinéma américain mainstream n’avait plus manifesté une telle ambition formelle depuis Gravity (Alfonso Cuarón, 2013). Notons que ce dernier est réalisé par un compatriote d’Iñárritu – sans doute pas un simple hasard tant l’émulation entre cinéastes mexicains semble grande – et bénéficie du même directeur de la photographie, un des plus brillants en exercice à l’heure actuelle, Emmanuel Lubezki (oscarisé pour la deuxième année consécutive).

Sans doute conviendra-t-il de ré-évaluer à froid l’enthousiasme suscité par une première vision, les attentes initiales étant trop modestes pour ne pas renforcer l’effet de surprise. C’est que les quatre précédents longs métrages du Mexicain étaient loin d’être aussi excitants – en cause, leurs tics scénaristiques, leur complaisance dans la noirceur et leur discours moralisant trop manifestement calculé pour sonner juste. Jugement un peu sévère, certes, à l’égard d’Amours chiennes (Amores perros, 1998), moins en ce qui concerne les deux autres volets de cette trilogie chorale et globalisée, 21 Grammes (21 Grams, 2003) et Babel (2006). Quant à Biutiful (2010), plus concentré, étouffant, sordide, il valait d’abord pour l’interprétation intense de Javier Bardem.

Birdman tranche de manière éclatante avec ces quatre films. Comme décomplexé, Iñárritu s’autorise une approche ludique volontiers délirante, au fond pas moins noire que dans ses autres longs métrages, mais marquée par un double souci, paradoxal et jusque-là inédit, d’anticonformisme et d’accessibilité : Birdman est réellement un film grand public, sans pour autant dévoyer sa singularité – au contraire, c’est en mettant en abyme le cinéma hollywoodien commercial en vogue, celui des super-héros, que, dans un même geste, il affirme sa distance ironique vis-à-vis de l’infantilisme et du mercantilisme ainsi pointés du doigt, et simultanément consent à des effets spectaculaires susceptibles de séduire le public de ces blockbusters. D’où une ambiguïté un peu gênante, dont le film aurait pu pâtir. De justesse, il parvient à en sortir par le haut – c’est le nœud de sa réussite à la fois précaire et éclatante.

 

 

Un film hétéroclite, foisonnant, humain avant tout

Après un générique abstrait sur fond de percussions jazzy – lesquelles scanderont la suite du film comme des battements cardiaques – le spectateur de Birdman est plongé au cœur du vortex new-yorkais : Broadway, ses acteurs allant et venant entre scène et coulisses, son tortueux dédale de coursives, escaliers et loges. Naviguant au sein de ce petit monde névrosé, Riggan Thomson est un acteur déchu, connu pour avoir autrefois incarné un super-héros au cinéma, Birdman (allusion transparente à Batman). Il mise tout sur le succès d’une pièce de théâtre qu’il a lui-même écrite, dans l’espoir d’une reconnaissance artistique dont il a soif depuis toujours. Pendant les trois folles journées précédant la première de cette pièce, le spectateur va suivre le périple physique et mental de l’acteur, campé par Michael Keaton. Choix de casting aussi judicieux qu’évident : en effet, ce dernier avait interprété l’homme chauve-souris par deux fois il y a vingt ans pour Tim Burton, d’où un effet de miroir qui enrichit le film et fait mieux passer ses excès – un peu de la même manière que, jadis, le choix de Gloria Swanson pour Boulevard du crépuscule (Sunset Boulevard, Billy Wilder, 1950)

Multipliant les références, ne craignant pas de mélanger les genres en mettant en abyme aussi bien la scène théâtrale et critique de Broadway que la culture populaire américaine et les films de super-héros (déchaînement de name-dropping dès les premières minutes), Birdman se complaît dans l’hétéroclisme et ne se refuse rien, pas même une courte scène de baiser lesbien avec Naomi Watts, en écho à Mulholland Drive (David Lynch, 2001). Tout s’enchaîne : les répétitions de la pièce, les tensions et engueulades entre acteurs et actrices survoltés, les face-à-face drôles, intimistes, poignants, grotesques ou tragiques, et les accès de violence et délires hallucinatoires de Riggan, véritable schizophrène en proie à ses démons – en premier lieu son double fantasmatique, visible de lui seul : Birdman.

Galvanisée par cette fièvre électrique, la caméra de Lubezki est infatigable, le mouvement continuel. Les rares exceptions en deviennent d’autant plus fascinantes, comme lors de ces quelques secondes où la caméra s’isole des personnages, devient autonome, s’arrête devant un long couloir vide. Avec ses lignes de fuite oppressantes, la perspective symétrique ainsi ouverte évoque irrésistiblement le souvenir de Shining (Stanley Kubrick, 1980), d’autant que le motif phallique de la moquette présente une troublante similitude avec celui du film de Kubrick. C’est dire à quel point Birdman va manger à tous les râteliers, pour peu que cet emprunt suscite le moindre écho – celui avec Shining étant résumable en quelques lignes de force : le climat de folie sourde, le huis-clos aux couloirs hantés par des visions fantasmatiques, la névrose d’un artiste confronté à son impuissance à créer, ainsi qu’à nouer ou renouer un lien réel avec les autres êtres humains, et d’abord ceux qui lui sont le plus proches.

C’est que Birdman est aussi, et peut-être avant tout l’histoire de la relation entre un père et sa fille. Une histoire de famille, donc. Et l’occasion de peindre, sur deux heures riches en conflits et déclarations passionnés, une relation torturée mais aimante, au sein de laquelle Michael Keaton et Emma Stone font merveille. C’est sur ce volet humain qu’Iñárritu emporte le morceau, non qu’il fuie les stéréotypes ou certaines facilités psychologiques, mais parce qu’en préférant rendre excessifs, bouffons ou tragiques, presque shakespeariens ses personnages, et en ne sacrifiant jamais leur caractérisation sur l’autel de la prouesse formelle, le réalisateur trouve un équilibre précaire qui envers et contre tout fait tenir le film debout – son énergie cinétique ne s’épuisant jamais, jusqu’à une dernière scène ouverte et magnifique, où après s’être âprement combattus l’imaginaire et le réel semblent enfin, cathartiquement, réconciliés.

 

 

Mérites et limites de la démarche d’Iñárritu

Le film ose tout et, d’une saillie à l’autre, s’avère forcément inégal. C’est la contrepartie de son appétit sans mesure. C’est aussi ce qui le rend si vivant, suscitant le désir d’y retourner, de se lover au détour d’un travelling pour mieux en ressentir le flux d’énergie, la palpitation fiévreuse. En même temps, avec son goût en partie anachronique pour le baroque, Birdman donne prise à la critique facile. Le film pourra être jugé par certains spectateurs comme un peu vain, trop préoccupé par sa seule virtuosité. Reproche non dénué d’une part de vrai. C’est que la mise en scène et en abyme a beau être brillante, elle souffre parfois d’être hyper visible ; le film est malin, trop malin, manifestement imbu de lui-même, sans cesse soucieux d’être dans le coup et branché sur l’air du temps (la présence de l’Internet et l’instantanéité des réseaux sociaux sont des ressorts insistants, parfois un peu lourds du scénario). En d’autres termes, le film cherche trop ostensiblement à épater et être aimé. Exactement comme son personnage principal.

Le télescopage entre la trajectoire de Riggan Thomson et celle du film circonscrit la portée de Birdman. A l’aune de son héros, le film apparaît trop délibéré, trop calculé dans sa folie pour être aussi vertigineux qu’il le souhaiterait. Si Thomson se met littéralement en danger, Iñárritu, lui, jamais. Sa mise en scène se préoccupe avant tout de briller, de cultiver sa distance ironique et un rien roublarde. On chercherait en vain dans Birdman l’exaltation de la création, le bonheur de produire une œuvre et affirmer ainsi son lien avec le monde et les autres. Le geste même de créer – plein d’âpreté, de périls, mais aussi d »amour – n’est, au fond, pas au cœur d’un film qui prétend pourtant le mettre en scène jusque dans ses conséquences les plus tragiques. Voilà qui distingue fondamentalement Birdman de ses modèles conscients ou inconscients les plus remarquables, tels que Que le spectacle commence ! (All that Jazz, Bob Fosse, 1979) ou Huit et demi (Otto e mezzo, Federico Fellini, 1963) – ce dernier film, pourvu de la même ambition totalisante, et semblable par sa fluidité virtuose, son imbrication du rêve et de la réalité, la variété des tons et techniques employés, constitue peut-être, au-delà de tout discours analytique, une des critiques les plus justes qu’on puisse imaginer de Birdman.

 

Sous cette optique, Birdman se brûle les ailes, et n’emporte à nouveau l’adhésion qu’une fois replacé au sein du flux cinématographique contemporain. Il fait ainsi écho de manière flagrante à deux longs métrages de Darren Aronofsky – The Wrestler (2008) et Black Swan (2011) – qui déclinent avec des effets au moins aussi percutants, voire grossiers, le sacrifice à leur art de personnages qui jouent leur vie sur scène. On peut aussi penser à l’œuvre de Gaspar Noé, dont l’ambition formelle comparable est modérée par une vanité encore plus grande, ainsi que par un désarroi enfantin trop exigu pour le monument de mise en scène violente et boursouflée qui lui est érigé (Enter the Void, 2009). Birdman est plus harmonieux et plus poignant que ces films-là, plus classique – dans le sens d’un équilibre narratif, d’une limpidité qui loin de corseter le film l’ouvre aux interprétations et aux projections émotionnelles les plus variées. Raison de plus pour aimer Birdman comme un film à hauteur d’homme, non comme un monument prétentieux. Au point qu’on se surprend – fait inédit – à attendre impatiemment les prochains films du réalisateur mexicain. Reste à voir quel souvenir restera alors de Birdman, l’envergure réelle d’une œuvre si atypique ne pouvant être pleinement appréhendée qu’avec le temps.

Titre original : Birdman

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Durée : 118 mn


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