Babel

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Quatre destins, bouleversés par un coup de feu malheureux qui déchire le silence du désert. Ce coup de feu sera le déclencheur d’une série d’évènements aux conséquences désastreuses ou salvatrices, selon les protagonistes. Dans les montagnes marocaines, un chasseur vend à un éleveur, un fusil qu’il confie à ses deux fils. Ils tirent accidentellement sur […]

Quatre destins, bouleversés par un coup de feu malheureux qui déchire le silence du désert. Ce coup de feu sera le déclencheur d’une série d’évènements aux conséquences désastreuses ou salvatrices, selon les protagonistes. Dans les montagnes marocaines, un chasseur vend à un éleveur, un fusil qu’il confie à ses deux fils. Ils tirent accidentellement sur une touriste américaine. A Los Angeles, ses deux enfants sont gardés par une clandestine mexicaine qui les emmène au mariage de son fils, dans son pays natal. Et au Japon, une adolescente sourde-muette vit avec son père, qui avait offert un fusil à son guide marocain.

Babel, dernier volet de la trilogie du cinéaste mexicain Alejandro Gonzáles Iñárritu, est un film mosaïque, qui paradoxalement pose un regard sur une humanité non pas morcelée, mais unifiée par le sentiment d’être humain. En 2000, Amours chiennes retraçait le chemin de trois hommes réunis par un tragique accident de voiture : leurs vies volaient en éclats. En 2004, 21 grammes suivait les destins croisés de quatre personnages réunis par la mort : 21 grammes, le poids d’une âme. Babel, le troisième opus, joue la même partition du film choral, liant les scènes par effet de causalité. Mais avec ce dernier film, le réalisateur va plus loin. Il met en scène le concept de l’effet papillon, qui veut qu’un battement d’aile de papillon à Tokyo provoque un orage au Mexique.

Le titre, référence au passage de la Bible, renvoie à la vision cosmopolite du monde. Dans la Genèse, les descendants de Noé défient le pouvoir absolu de Dieu en érigeant, à Babel (nom hébreu de Babylone), une tour à la hauteur des cieux. Pour punir les hommes de leur arrogance, Dieu crée alors différentes langues, afin qu’ils ne puissent plus communiquer. En écho à la parole biblique, Iñárritu fait résonner la voix humaine à l’unisson : « Chacun de nous parle sa propre langue, différente des autres, mais nous partageons tous la même structure universelle, spirituelle ». Selon le réalisateur, l’incompréhension de l’humanité ne repose pas sur la barrière linguistique, car toute langue peut s’apprendre. Elle découle des difficultés rencontrées par les hommes à communiquer, alors que tous sont unis par la même humanité : « Nous considérons toujours « l’autre » comme une menace si on n’arrive pas à le comprendre ». Tous ces personnages souffrent de leur incapacité à entrer en relation avec autrui : nationalités, époux, enfants. Or, on est tous extrêmement vulnérables à travers les êtres que nous aimons. Et le seul langage universel est celui qui nous intéresse (dans l’être), qui nous touche. Dépassant la tour de Babel, le film montre que ce qui tue n’est pas la différence mais l’indifférence entre les hommes. L’objectif du film tend à mettre en relief « les similitudes entre des peuples si différents ».

Le casting en est l’exemple le plus patent. L’affiche de stars (Brad Pitt, Cate Blanchett, et Gael Garcia Bernal) n’a du cachet que grâce à une pléiade d’acteurs non professionnels venus des quatre coins du monde. « Travailler avec des non-acteurs a été un vrai challenge, mais cela a aussi rendu tout plus réel », témoigne le réalisateur. Et la grande (re)découverte du film est un Brad Pitt quarantenaire et ridé, touchant de faiblesse, de malaise et d’impuissance. Pour le dernier opus, on retrouve finalement Gael Garcia Bernal, qui avait été révélé par Amours chiennes, dans un rôle fou et inconscient.

Ainsi liées par le hasard du destin, ces bribes d’histoires abordent beaucoup (trop ?) de sujets, polémique(s). Film mosaïque, Babel soulève de nombreuses questions sans pour autant toutes les traiter. Film politique, il effleure le problème mondial du terrorisme. Il critique le dogmatisme manichéen, stigmatisant des Américains en proie à leurs psychoses et le reste du monde qui vit dans la peur. Or, c’est l’incompréhension même de l’autre qui engendre la paranoïa ; tout le monde est dès lors un terroriste en puissance. Film économique, il entend dénoncer les conséquences ravageuses du tourisme de masse et de cette indifférence à l’égard de l’autre. Film psychologique, il se penche sur la solitude des 6,5 milliards d’habitants de la planète à travers l’autisme d’une sourde et muette, coupée du monde. Film éthique, il critique l’indifférence de l’homme, chacun d’entre nous, à l’égard des autres. Le réalisateur mexicain nous fait ainsi ressentir le fait irrémissible d’être homme avant de n’être – naître – singulièrement japonais, marocain, mexicain ou américain. « Je voulais démontrer ce qui fait que nous sommes tous les mêmes dans le monde », affirme-t-il. Propos naïf à dire, mais frappant à montrer. Film pluriel et universel, il photographie un instantané de notre monde, une image de notre humanité : la difficulté d’exister ici comme ailleurs.

Présenté en compétition au 59ème Festival de Cannes, Babel est le seul film de la trilogie à avoir remporté un prix : celui de la meilleure mise en scène. Parfois proche du documentaire, la caméra intimiste renforce le côté singulier de chaque situation en opposition avec l’ampleur planétaire du projet. Chacun des lieux porte son drame particulier lié aux autres. Mais la subtilité du propos est de nous plonger au cœur de l’identité propre à chaque pays grâce aux musiques traditionnelles ; échappées musicales, telles des bouffées d’air dans le drame. Si la réalisation est époustouflante, le réalisme brut, les images à couper le souffle, les dialogues d’une poésie vibrante de sincérité, le scénario ne tient pas tout à fait la route, du moins pas tout du long. De détours en coupures, l’histoire nous laisse un goût d’inachevé. Peut-être Babel, le dernier film, touche au paroxysme du genre : il devient le début de la fin du film choral. Habitué à ne pas descendre en dessous de deux heures, le récit d’Iñárritu s’essouffle à la longue. Dès lors, la musique minimaliste de Gustavo Santaolalla, oscarisé pour Le Secret de Brokeback Mountain, devient parfois redondante.

Film tendancieux, Babel demeure loin du politiquement correct. A voir en tout état de cause, et pour cause.

Titre original : Babel

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Durée : 143 min mn


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