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Avanti! (Billy Wilder, 1972)

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« Je vole Jack ! Je vole ! » Les plus belles histoires d´amour ne sont pas réservées aux mielleux mélos catastrophes. Ou quand les morts nous apprennent à vivre…

Le père de Wendell Armbruster est mort à Ischia dans un accident de voiture. La mère de Pamela Piggott est morte sur la même île, dans le même accident de voiture. Lorsque Wendell Armbruster rencontre Pamela Piggott, il est loin de mesurer la Forza del Destino qui, contre toute attente, le poussera dans les bras de la jeune femme. Jack Lemmon joue Wendell Armbruster : un mufle, businessman américain, protestant et pragmatique. On est loin du héros modeste et touchant – pathétique diront certains ? – de La Garçonnière, qui égouttait ses pâtes sur une raquette de tennis pour séduire Shirley MacLaine. Juliet Mills incarne Pamela Piggott : une bêcheuse anglaise sentimentale, naïve et fantasque. Pourquoi alors une telle exaltation lyrique ? Jusque là, l’annonce semblera peut-être surfaite par rapport au noeud initial.

Un coin paisible, la morgue municipale

Dans le petit monde de Billy Wilder, on finit toujours par basculer de l’autre côté du miroir. A première vue, un peu comme dans les pièces de théâtres les plus fameuses de Molière ou Goldoni, on se noie dans un océan de clichés. La confrontation des types est un ressort classique de la comédie. Ici, Monsieur Grincheux et Madame Ravie se rencontre en Italie, le pays des gens qui crient et de la « pasta » déclinée à l’infinie – spaghetti, spagatini, macaroni, cannelloni, rigatoni, tortellini, fettuccini… –, comme énuméré avec inspiration par la consciencieuse Pamela Piggott, qui tente alors d’apprendre l’italien. On a fait plus glamour pour attirer l’attention d’un homme. D’autant que Wendell Junior n’est pas n’importe quel homme : d’après Newsweek, il est l’ex-Président de la Petite Chambre de Commerce, il a 42 ans, une femme et deux enfants. Le fait que son père si respectable ait pu coucher avec une manucure l’ulcère d’ailleurs au plus haut point, l’obligeant à réviser son oraison funèbre si bien préparée.

On ne badine pas avec la mort. Discours solennels théâtraux, identification des corps à la morgue, cérémonie burlesque de tamponnage administratif, courbettes et paroles de circonstances plantent le décor dès notre débarquement dans l’île. Si Wendell Armbruster se préoccupe de sauver l’image de son défunt père une fois la dépouille retournée dans sa glorieuse patrie, Pamela, elle, fantasme sur ce couple de Roméo et Juliette. Entre les personnages, la communication ne passe pas. Parler ne rime à rien, les mots ont deux poids, deux mesures. Muré dans sa forteresse de bienséance, Wendell aligne des répliques à la limite du non-sens.

Comment va maman ? J’espère qu’elle tiendra le coup jusqu’aux funérailles, nous ne voulons surtout pas d’hystérie, avec la télévision et tout. Dieu merci ce sera un cercueil fermé !

Des dialogues d’une ironie finement ciselée parsèment cette comédie, appuyés par des cadrages d’un grotesque bien senti, notamment ce plan où Jack Lemmon, allongé sur son sofa, bavarde derrière un bouquet qui s’est substitué à sa tête. Entre l’être humain et le légume, la frontière est parfois mince… L’homo sapiens civilisé a réussi à se démarquer de l’animal en endossant des costumes, et en se réfugiant dans des discours de confort pour mieux étouffer ses sensibilités. Pamela Piggott, tourmentée par son poids, a justement un mal fou à rentrer dans ses vêtements. A plusieurs reprises, Wendell doit l’aider avec sa fermeture éclair. Jusqu’au jour où les carcans explosent. Curieusement, les apparences fondent au soleil à mesure que l’intrigue devient plus éclatante : vol de cadavres, demande de rançon en marks allemands, excès de vitesses en Fiat 500, famille de truands napolitains, chantage, photos compromettantes, vendetta velue à la sicilienne. Les artifices nous sautent aux yeux alors que le duo s’épanouit sous l’objectif. Dans ce film, en effet, tout est drôle, sauf l’histoire qui naîtra entre les deux protagonistes.
 

Sofia Loren a de la goutte ?!

Billy Wilder a souhaité tourner ce film en Europe. On rappellera que, frilosité du distributeur oblige, le public n’a pu voir qu’une version mutilée de son précédent film, La vie privée de Sherlock Holmes. En 1964, Embrasse-moi, idiot s’est fait laminé par la critique et quelques brigades des mœurs. Le cinéaste a donc des comptes à régler… L’attaque frontale du puritanisme américain pousse cependant la subversion beaucoup plus loin quand Pamela, fatiguée de se surveiller, décide de jouir de son voyage, de se défaire de ses habits, et de se jeter à la mer. Un Jack Lemmon consterné, tiraillé entre la galanterie et les convenances, démontre son sens du devoir en nageant à sa suite pour éviter tout accident. Ils se retrouvent, sur un rocher au large de la côte, nus ou presque, puisque Wendell a gardé ses chaussettes noires.

Aujourd’hui une telle scène serait probablement censurée, non pas pour simple délit de nudité, mais parce que nos tourtereaux n’ont rien de semblables aux statues de cire à qui on réserve d’habitude le privilège de l’exhibition dans les productions hollywoodiennes. Loin d’être échappée du musée Grévin, Miss Piggott n’a pas pris le temps de s’épiler, ni de mincir. Quant à monsieur Armbruster, il a tout simplement la quarantaine et son postérieur n’est plus de première fraîcheur. Ces considérations pourront sembler vulgaires. On ne fait pourtant que déplorer la honte atavique de l’homme vis-à-vis de son propre corps. Billy Wilder ne signe bien évidemment pas là un premier film « hippie », il s’amuse simplement de la pudibonderie de son époque en chantant les louanges d’une Europe moins hypocrite. Depuis 1972, l’eau a coulé sous les ponts, et on constate que les tabous n’ont pas disparu, mais migré : les corps standards s’exposent et se consomment. Le « sexy » est un format calibré par l’industrie du spectacle. C’est pour cette raison que Avanti! demeure une œuvre magistrale. Billy Wilder y tourne en dérision tout ce qui fait la recette d’un blockbuster efficace : l’action, l’eugénisme sportif, le rire gras, les stéréotypes, et surtout la solennité. Car après tout, comme le déclame si bien le coronaire : nous sommes tous minuscules comme des excréments de mouche.
 

N’ayons pas peur des mots, Jack Lemmon est « sexy », et on ne s’est toujours pas remis du départ de Marilyn Monroe avec Tony Curtis dans Certains l’aiment chaud. On connaît peu d’acteurs qui soient capables d’exprimer un tel spectre d’émotions avec autant de naturel. Quant à Juliet Mills, de silhouette grise boudinée dans ses vêtements tristes, elle mue en créature solaire désarmante de spontanéité. Leur histoire est la seule qui vaille la peine d’être prise au sérieux, pour ce qu’elle symbolise de sincérité non calculée. Ils n’auraient jamais dû se rencontrer, mais ont eu l’audace de se laisser habiter par ces deux fantômes dont ils ont enfilé les reliques, et qui les ont finalement poussés à transgresser les conventions, à briser la glace. On se surprend alors à défendre cette liaison adultère, en regrettant que le mariage existe, et que vivre doive si souvent rimer avec mise en bière.

Au jardin d’Eden, Adam et Eve n’avaient ni besoin de se justifier, ni de se plier aux codes sociaux. Mais un diététicien les a séparés en offrant une pomme à Eve pour qu’elle perde quelques livres. Au cours d’un long voyage de funérailles, Pamela et Wendell se sont retrouvés, au mépris de la morale. Le destin les a de nouveau séparés. Wendell a fait promettre à Pamela de ne pas perdre un gramme. Nous ne savons si leurs routes se recroiseront un jour. Ce n’est pas du deuil de leurs parents dont il s’agit, mais de celui de leur propre relation, étouffée par la rationalité des existences que nous planifions. Il y a un âge pour tout : se marier, procréer, aimer, mourir. En admettant cette sentence, on ne fait que s’embaumer un peu plus chaque jour. On s’empaille dans des vitrines offertes aux regards de nos voisins – que vont-ils en penser ?

La comédie en deviendrait presque tragique. Les amants seront enterrés à Ischia dans le caveau familial de l’entremetteur Carlo Carlucci. On sourit au pied de nez ultime : le renvoi sans visa du corps du valet Bruno aux Etats-Unis, à la place du père, alors qu’il s’était fait expulser quelques années plus tôt. Malgré sa douce mélancolie, Avanti! est une invitation à miner nos cercueils plombés, une véritable bouffée d’air pur, un hommage à la vie et à ses aléas, dont un majeur : personne n’est parfait ! Nous sommes maintenant avertis : rire comme pleurer donnent des rides, ce chef-d’œuvre vaut pourtant toutes les crèmes anti-âge.


Titre original : Avanti!

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Durée : 144 mn


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