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American Translation

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Avec « American Translation », Pascal Arnold et Jean-Marc Barr signent un polar français à l´Américaine, plat et peu crédible.

Disons que Pascal Arnold et Jean-Marc Barr ont eu envie d’expérimenter le polar ; qu’ils continuent, pour leur cinquième film ensemble, de sortir des limites du cinéma français qu’ils trouvent trop formaté. Disons aussi qu’ils filment le sexe de manière décomplexée, loin des diktats du système. Soit. Il est clair, tout au long d’American Translation, que les deux réalisateurs, qui collaborent depuis plus de dix ans maintenant, ont une envie commune d’un cinéma qui sortirait des clous, qui emmènerait les spectateurs au-delà de leur zone de confort. Qu’ils croient en leurs acteurs. En leur histoire aussi, qu’ils s’efforcent de raconter de leur manière à eux, en dehors d’un quelconque schéma de pensée. Qu’ils font un cinéma libre, en quelque sorte.

La liberté (individuelle, collective, artistique), c’est un peu leur ligne directrice depuis Lovers, en 1999, qui initiait une trilogie complétée ensuite par Too much flesh et Being Light (2001). Inspirés par les préceptes du Dogme inventé par Lars von Trier, ils se voulaient les pionniers d’un cinéma novateur en France, qui bousculerait les conventions et inviterait à la réflexion, brisant aussi bien les tabous de la société que les codes sexuels (tout le monde, chez eux, est au moins bi). Ces trois films, quoique non exemptés de défauts, avaient en effet un style bien à eux, qui donnaient au cinéma de Barr et Arnold une teinte personnelle et incitaient, sinon à une réelle affection, au moins à une certaine sympathie pour leur travail. Après un Chacun sa nuit peu convaincant (2006), que reste-t-il d’American Translation, à la sortie de la projection ? Pas grand-chose. 

Il faut dire que le film est pompier et bien vite dépassé par ses intentions. Celles, ici, de réaliser un polar autour des thématiques d’Eros et Thanatos, pour livrer une tragédie actuelle. Le pitch, exposé dès l’affiche, tient en une simple accroche : Ils s’aiment. Il tue. Elle ne le sait pas. Soit l’histoire d’Aurore et Chris, qui tombent amoureux dans les toilettes d’un hôtel de luxe, avant d’entamer une passion dévorante que même les pulsions meurtrières du garçon ne sauraient éteindre. L’enjeu est donc là : Aurore saura-t-elle fermer les yeux sur les meurtres afin de vivre cet amour ? Le dilemme se veut cornélien, il tombe à plat dès les premières scènes. Quand la jeune femme découvre les instincts de tueur en série de son copain, elle est surprise plus qu’indignée ; cherche des pistes d’explication sur Internet plutôt que de s’interroger sur la nature de leur relation.

Le problème se pose surtout ici : si Pascal Arnold et Jean-Marc Barr ne veulent surtout pas imposer de jugement à l’emporte-pièce mais simplement montrer un état de fait, ils alourdissent sérieusement leur propos en filmant un personnage désoeuvré, sans attache, au passé forcément traumatisé même si passé sous silence. Le générique de fin fait d’ailleurs défiler, comble de l’exégèse, des données « scientifiques » sur les psychopathes. Face à lui, Aurore semble ne même pas réfléchir, naviguant à vue, prête à tout pour ne pas se laisser s’envoler une histoire qui la libère enfin du joug d’un père américain riche et envahissant. Difficile, en l’état, de croire à ce qui se joue, tant ce que l’on voit ne dépasse jamais le cadre d’un road-movie un peu cheap, sorte de Bonnie & Clyde nouvelle génération, transposé de l’Ouest américain à la campagne parisienne.
 


American Translation souffre sans doute de ses ambitions, trop grandes pour lui. Il se rêve film noir, instantané réaliste dans la tête d’un héros psychopathe ; il n’est que thriller mal ficelé. Il se veut esthétique, jouant d’une opposition permanente entre décor urbain (l’appartement parisien, démesuré) et une nature omnisciente et étouffante ; il est plutôt filmé à l’arraché, alternant plans pauvres et mal cadrés. Il se souhaite pasolinien, scènes de sexe libertaires et crues à l’appui ; on se surprend à s’ennuyer de séquences tournées sans grande sensualité, caméra à distance et finalement peu impliquée. Cette absence d’implication est la plus grande déception d’American Translation. De cette peinture malhabile d’une jeunesse désoeuvrée ne subsistent que poncifs balourds (les rêves d’Amérique d’un garçon qui n’a jamais vu plus loin que Rambouillet) et dialogues mal écrits (« C’est là que j’ai compris que mon âme pouvait être une terre étrangère »). Reste un moment suspendu où, enfin, Aurore et Chris, ce pourrait être nous : dans l’appartement vide et trop grand, il lui offre un strip-tease improvisé. Elle est absorbée, il se dévoile pour de vrai. Là, l’émotion est partagée.

Titre original : American Translation

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Durée : 109 mn


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